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Daniel Soil
a été diplomate Wallonie-Bruxelles au Maroc de 2004 à 2008 et en Tunisie de 2008 à 2015. Il travaille aujourd’hui à la Bibliothèque d’Ixelles (Bruxelles), comme écrivain public bénévole, et comme animateur d’une table de conversation pour migrants désirant s’approprier au plus vite les langues de la Belgique.
Il a déjà publié six romans, dont le premier, Vent faste, a été couronné par le prix Jean Muno.  Après En tout ! et Petite Plaisance, L’Avenue, la Kasbah est son troisième à paraître aux éditions MEO.



Daniel Soil

Avenue-Kasbah
Couverture : © Marie Delcourt
Photo : © Daniel Soil

L'AVENUE, LA KASBAH

Roman, septembre 2019

160 pages
ISBN 978-2-8070-0207-4 (livre) – 978-2-8070-0208-1 (PDF) – 978-2-8070-0209-8 (ePub)
15,00 EUR (livre) – 8,99 EUR (e-books)

Elie, jeune cinéaste belge venu tourner en Tunisie, y rencontre Alyssa, une enseignante. Les barrières culturelles qui brident leur amour naissant – lequel s’exprime et se développe sur Facebook – volent en éclats avec la Révolution de 2011, dans laquelle tous deux s’engagent. Sur fond de l’opéra « Didon et Énée », nous suivons parallèlement l’évolution de leur amour et celle de la situation politique, manifestations, mobilisation des jeunes et des moins jeunes, libération de la parole, jusqu’à la chute de la dictature et l’avènement d’un espoir de démocratie qui signent la fin de l’une et de l’autre.
« Comme cela se produit quelquefois, c’est le regard d’un étranger de passage, tombé amoureux du pays et de ses habitants, qui va dire le premier que la révolution, suprême transgression de l’ordre social, réintroduit l’amour, le possible et l’improbable, avec la poésie qui remplit le cœur de ceux qui se battent pour changer la vie. » (Gilbert Naccache, extrait de la préface).


EXTRAIT

Paraît qu’il n’y a plus de pâtes, plus de riz. Il nous reste le soleil coutumier, offrant ses rayons festifs à nos corps fourbus, et la fréquentation d’un peuple uni, ivre de bravoure, de force retrouvée. Le délice de pouvoir murmurer à l’oreille d’Elie, connaître la douceur de nos jambes quand elles se frôlent, croiser son regard, caresser ses lèvres du doigt. Je découvre sa chambre, le lit, la table, qui me donne l’idée de me glisser dessous, face à lui quand il travaillera, venir le distraire, lui mon cinéaste lutin et juvénile. Se rappelle-t-il le jour où – c’était il y a trois semaines, une autre époque ! – nous nous tenions par la taille dans la médina ? Un type en kamis nous a accostés : « Un peu de tenue tout de même, vous êtes au pied d’une mosquée ! ». Ah bon, ai-je répondu, eh bien on va y entrer pour s’aimer loin des regards indiscrets, merci de nous donner l’idée ! Nous ne l’avons pas fait, ce n’est pas possible, Elie n’est pas musulman, mais j’étais tellement ulcérée par l’attitude de mon coreligionnaire incapable de voir ce qu’il y avait de pur dans notre proximité que j’ai entraîné Elie vers un lieu relevant de son monde à lui, l’église anglicane, rue Mongi Slim, où nous n’avons eu aucun mal à entrer, moi portée par une curiosité pour tout ce qui requiert mon amoureux. Les lieux sacrés – lieux de paix, lieux d’amour – nous conviennent, c’est sûr, alors soyons successivement soufis et protestants ! Assis sur un banc au milieu du temple, face à une croix toute simple, découvrant la maxime inscrite en lettres d’or sur un médaillon, May the Lord hold you in the hollow of His Hand, nous nous sommes embrassés et ce baiser se révéla plus fort encore que d’habitude. Et comme souvent, Elie a ponctué d’un rauque Aïn sbaâ, « source de la panthère. ».




CE QU'ILS EN ONT DIT

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Daniel Soil est un diplomate belge, il était en poste en Tunisie au moment où les émeutes du Printemps arabe ont éclaté, il y représentait les intérêts de la région Wallonie-Bruxelles. Très fortement marqué par cette insurrection populaire, il a voulu transcrire dans ce roman ce qu’il a vu et entendu mais surtout éprouvé au contact de ce peuple en ébullition, prêt à tout pour construire un monde nouveau, plus juste, plus libre, un monde où les jeunes auraient un avenir à rêver. Il met en scène un cameraman belge et une jeune Tunisienne qui sont tombés amoureux lors d’un périple dans le sud tunisien et découvrent le soulèvement populaire en rentrant vers Tunis.
À l’Automne 2010, Elie, le cameraman, retourne à Guernassa dans le sud tunisien avec un cinéaste qui y a tourné un film en 1975. Il voudrait capter les retrouvailles du cinéaste avec la population locale fortement impliquée dans ce tournage. Pour ce pèlerinage dans la rocaille, il est accompagné d’une jeune fille, Alyssa, qu’il essaie de séduire depuis qu’il l’a rencontrée à Tunis. Dès lors le roman se déroule sur deux plan : l’amour qui se noue entre les deux amis et se développe avant de se confronter à la révolution et à ses effets secondaires, et la haine qui porte le peuple contre le « Sinistre » au pouvoir qu’il faut abattre pour construire autre chose. Un roman d’amour et de haine ou les deux sentiments ne peuvent pas toujours s’exprimer simultanément.
– Le pays est à feu, et moi je découvre le bonheur, je me réduis dans tes bras, je suis aux anges.
– Désormais, j’ai deux vies, l’une amoureuse, l’autre rivée à une caméra qui grésille au fil de la révolte…
Le pèlerinage dans le sud se déroule comme dans un rêve, les amoureux succombent peu à peu à leurs sentiments et il découvre un pays très arriéré où les populations manquent de tout alors que les classes dirigeantes affichent une richesse insolente. Le retour vers le monde de la consommation est plein d’enthousiasme, les foules se soulèvent, les provinciaux forment des cortèges et convergent vers la capitale. Elie s’implique de plus en plus dans ce mouvement, qu’il veut filmer comme un témoin venu de l’extérieur. Il ne peut pas vivre ces événements comme Alyssa, ils bouleversent sa vie, son avenir, son cadre de vie, tout ce qui l’entoure et dicte son avenir.
Clairement, Daniel Soil prend parti pour ces jeunes qui ont renversé le tyran, leur mouvement, puissant comme une tornade, était inarrêtable et le tyran a fini par le comprendre, mais, en filigrane, il leur laisse un conseil de sagesse en les invitant à penser à ce qui pourrait arriver après, à veiller à ce que certains ne s’approprient pas le fruit de leur lutte sous un quelconque masque.
L’auteur évoque alternativement dans son récit l’amour d’Alyssa et d’Elie et la haine de la foule envers le pouvoir. Progressivement, l’évolution de la situation politique influence leur comportement et leurs sentiments, ils subissent de plus en plus la différence de leur engagement dans la lutte. L’amour et la haine se retrouvent finalement, ensemble, au centre de leur vie et se fondent en un dilemme comme celui qui enserra Didon prise dans l’étau de la raison d’État et de son amour pour Énée dans cette même région bien des siècles auparavant. Elie a usé de la parabole pour justifier l’action violente : « Tu vois la poussière, eh bien si on ne frotte pas, elle ne s’en va pas d’elle-même ». Mais si la poussière se disperse, il faut veiller à ce qu’elle n’emporte pas tout avec elle, car la révolution peut même anéantir le plus belles histoires d’amour. Alyssa, comme Didon, sera confronté à un choix cornélien entre son avenir dans son pays et son amour qui pourrait s’envoler au-delà des mers. Et cette histoire, c’est la parabole du peuple tunisien confronté à un choix bien compliqué entre des forces corrompues et tyranniques et d’autres forces émergentes qui pourraient s’approprier ce qui a été conquis.

Denis Billamboz, Critiqueslibres.com et mesimpressionsdelecture.unblog

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Daniel Soil a été diplomate et a bourlingué à travers le monde. Aujourd’hui, il travaille comme écrivain public bénévole à la bibliothèque d’Ixelles, où a été directeur notre rédacteur Jean-Louis Cornellie, décédé en avril dernier. Très engagé dans le dialogue avec les migrants, il anime régulièrement des tables ouvertes ici et ailleurs, sans jamais se départir d’une humanité qui lui a permis d’être apprécié par toutes et tous. Son dernier ouvrage nous plonge dans la ville blanche qu’est Tunis avec l’Avenue, cette grande artère qui la traverse de part en part, ente la mer et la médina. Quant à la Kasbah, il s’agit d’un ex-quartier populaire jugé vétuste par les uns, mais indispensable aux yeux d’autres, avec ses maisons typiques et une fébrilité qui l’agite jour et nuit. Entre ces deux lieux emblématiques, un dénominateur commun. En 2011, ils ont été témoins des balbutiements de ce qui a été appelé « Le printemps arabe », rassemblant jeunes et vieux pour un changement profond du regard des politiques, un accès à la démocratie et des acquis sociaux absents de la vie quotidienne. Témoin de ce mouvement historique, l’auteur raconte et pose un regard extérieur (celui d’un étranger de passage !) sur un espoir de vie meilleure, de transgression et d’introduction de valeurs rêvées et jusque-là tues. Avec sagacité, il fait naître de ses lignes un sentiment de générosité intense, un amour révolutionnaire et une force capable de se nourrir des petits riens qui ont l’actualité des médias du monde entier.

Sam Mas, Bruxelles-Culture



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Interview par Marie-Ève Stévenne sur les ondes de RCF.
On peut l'écouter sur la page "vidéo-audio" de ce site.


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Manifestations de révolte et d’amour

Elie est cinéaste et il débarque en Tunisie au plein cœur des mouvements du printemps arabe. Son arrivée dans le pays vise initialement à préparer un retour sur les lieux de tournage du film de Jean-Jacques Andrien, Le fils d’Amr est mort (1975). Mais dès qu’il pose le pied sur le sol tunisien, il est pris dans le tourbillon d’espoir qui anime la population qui se mobilise dans les rues. Dans sa foulée et derrière sa caméra, nous arpentons les assemblées, les sit-in, les défilés.
Et nous rencontrons Alyssa, qu’il aborde lors d’une réunion. Entre eux, c’est le coup de foudre immédiat. Le besoin de se revoir relève de l’évidence, la communion d’esprit est forte tout autant que l’attirance des corps. Et pourtant, leur relation ne va pas de soi dans une société qui sépare hommes et femmes ou permet leur rapprochement sur un mode très étroit et codifié. Elle est institutrice, mais vit chez ses parents, ses possibilités de sorties sont très peu nombreuses et limitées dans le temps. La passion est cependant plus forte que ces entraves et Facebook leur tient lieu de point de rencontre, de partage. Le récit des jours de fièvre est entrecoupé d’échanges écrits entre eux, mais aussi d’informations critiques issues de médias divers sur le pouvoir en place, sur la répression qui entoure le mouvement. La discrétion des amoureux trouve son pendant dans celle qui entoure la circulation et l’expression des idées au sein d’un régime qui voudrait tout contrôler pour mieux conserver le pouvoir et que l’on surnomme la Sinistre Surveillance.
L’on sait que l’amour et la révolte se contiennent aussi mal l’un que l’autre et que les tentatives de répression ne font souvent qu’attiser les passions. Mieux encore : assortis, ils donnent un cocktail étonnant qui déplacerait les montagnes. Dans ces joutes, la parole et l’écrit jouent un rôle fondateur, et les références littéraires apportent la nécessaire aura mythique : Elie et Alyssa vivent au diapason de Didon et Enée, l’opéra de Purcell. Leurs échanges en prennent parfois la tonalité et la forme poétique. Le récit lui-même en est empreint :
Vaste campagne buissonnière piquée de collines, de bourgs endormis. Elie se familiarise avec la rocaille de la langue, ne cessant de répéter le nom de la petite ville. El Fahs, El Fahs, El Fahs, aspirant le h aussi fort que possible. Il imagine les cohortes venues de loin, de Rome puis d’Arabie, parcourir des yeux le paysage et dire : c’est ici qu’il faut mettre pied à terre. Pour de bon.
Les gens raisonnables soulignent volontiers que les révoltes et la passion ont souvent peine à composer avec la réalité et ses contraintes. L’amour D’Alyssa et Elie résistera-t-il à l’éloignement ?
Assurément bien documenté sur les faits qu’il relate et qui servent de fond à cette fiction, Daniel Soil a mis à profit sa présence sur place en tant que Délégué de la Wallonie et Bruxelles à Tunis de 2008 à 2015 pour élaborer un récit en mouvement continu qui séduit par la vivacité et la sincérité qui s’en dégagent.

Thierry Detienne, Le Carnet et les Instants.
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