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Daniel Soil
a été diplomate Wallonie-Bruxelles au Maroc de 2004 à 2008 et en Tunisie de 2008 à 2015. Il travaille aujourd’hui à la Bibliothèque d’Ixelles (Bruxelles), comme écrivain public bénévole, et comme animateur d’une table de conversation pour migrants désirant s’approprier au plus vite les langues de la Belgique.
Il a déjà publié six romans, dont le premier, Vent faste, a été couronné par le prix Jean Muno.  Après En tout ! et Petite Plaisance, L’Avenue, la Kasbah est son troisième à paraître aux éditions MEO.



Daniel Soil

Avenue-Kasbah
Couverture : © Marie Delcourt
Photo : © Daniel Soil

L'AVENUE, LA KASBAH

Roman, septembre 2019

160 pages
ISBN 978-2-8070-0207-4 (livre) – 978-2-8070-0208-1 (PDF) – 978-2-8070-0209-8 (ePub)
15,00 EUR (livre) – 8,99 EUR (e-books)

Elie, jeune cinéaste belge venu tourner en Tunisie, y rencontre Alyssa, une enseignante. Les barrières culturelles qui brident leur amour naissant – lequel s’exprime et se développe sur Facebook – volent en éclats avec la Révolution de 2011, dans laquelle tous deux s’engagent. Sur fond de l’opéra « Didon et Énée », nous suivons parallèlement l’évolution de leur amour et celle de la situation politique, manifestations, mobilisation des jeunes et des moins jeunes, libération de la parole, jusqu’à la chute de la dictature et l’avènement d’un espoir de démocratie qui signent la fin de l’une et de l’autre.
« Comme cela se produit quelquefois, c’est le regard d’un étranger de passage, tombé amoureux du pays et de ses habitants, qui va dire le premier que la révolution, suprême transgression de l’ordre social, réintroduit l’amour, le possible et l’improbable, avec la poésie qui remplit le cœur de ceux qui se battent pour changer la vie. » (Gilbert Naccache, extrait de la préface).


EXTRAIT

Paraît qu’il n’y a plus de pâtes, plus de riz. Il nous reste le soleil coutumier, offrant ses rayons festifs à nos corps fourbus, et la fréquentation d’un peuple uni, ivre de bravoure, de force retrouvée. Le délice de pouvoir murmurer à l’oreille d’Elie, connaître la douceur de nos jambes quand elles se frôlent, croiser son regard, caresser ses lèvres du doigt. Je découvre sa chambre, le lit, la table, qui me donne l’idée de me glisser dessous, face à lui quand il travaillera, venir le distraire, lui mon cinéaste lutin et juvénile. Se rappelle-t-il le jour où – c’était il y a trois semaines, une autre époque ! – nous nous tenions par la taille dans la médina ? Un type en kamis nous a accostés : « Un peu de tenue tout de même, vous êtes au pied d’une mosquée ! ». Ah bon, ai-je répondu, eh bien on va y entrer pour s’aimer loin des regards indiscrets, merci de nous donner l’idée ! Nous ne l’avons pas fait, ce n’est pas possible, Elie n’est pas musulman, mais j’étais tellement ulcérée par l’attitude de mon coreligionnaire incapable de voir ce qu’il y avait de pur dans notre proximité que j’ai entraîné Elie vers un lieu relevant de son monde à lui, l’église anglicane, rue Mongi Slim, où nous n’avons eu aucun mal à entrer, moi portée par une curiosité pour tout ce qui requiert mon amoureux. Les lieux sacrés – lieux de paix, lieux d’amour – nous conviennent, c’est sûr, alors soyons successivement soufis et protestants ! Assis sur un banc au milieu du temple, face à une croix toute simple, découvrant la maxime inscrite en lettres d’or sur un médaillon, May the Lord hold you in the hollow of His Hand, nous nous sommes embrassés et ce baiser se révéla plus fort encore que d’habitude. Et comme souvent, Elie a ponctué d’un rauque Aïn sbaâ, « source de la panthère. ».




CE QU'ILS EN ONT DIT

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Daniel Soil est un diplomate belge, il était en poste en Tunisie au moment où les émeutes du Printemps arabe ont éclaté, il y représentait les intérêts de la région Wallonie-Bruxelles. Très fortement marqué par cette insurrection populaire, il a voulu transcrire dans ce roman ce qu’il a vu et entendu mais surtout éprouvé au contact de ce peuple en ébullition, prêt à tout pour construire un monde nouveau, plus juste, plus libre, un monde où les jeunes auraient un avenir à rêver. Il met en scène un cameraman belge et une jeune Tunisienne qui sont tombés amoureux lors d’un périple dans le sud tunisien et découvrent le soulèvement populaire en rentrant vers Tunis.
À l’Automne 2010, Elie, le cameraman, retourne à Guernassa dans le sud tunisien avec un cinéaste qui y a tourné un film en 1975. Il voudrait capter les retrouvailles du cinéaste avec la population locale fortement impliquée dans ce tournage. Pour ce pèlerinage dans la rocaille, il est accompagné d’une jeune fille, Alyssa, qu’il essaie de séduire depuis qu’il l’a rencontrée à Tunis. Dès lors le roman se déroule sur deux plan : l’amour qui se noue entre les deux amis et se développe avant de se confronter à la révolution et à ses effets secondaires, et la haine qui porte le peuple contre le « Sinistre » au pouvoir qu’il faut abattre pour construire autre chose. Un roman d’amour et de haine ou les deux sentiments ne peuvent pas toujours s’exprimer simultanément.
– Le pays est à feu, et moi je découvre le bonheur, je me réduis dans tes bras, je suis aux anges.
– Désormais, j’ai deux vies, l’une amoureuse, l’autre rivée à une caméra qui grésille au fil de la révolte…
Le pèlerinage dans le sud se déroule comme dans un rêve, les amoureux succombent peu à peu à leurs sentiments et il découvre un pays très arriéré où les populations manquent de tout alors que les classes dirigeantes affichent une richesse insolente. Le retour vers le monde de la consommation est plein d’enthousiasme, les foules se soulèvent, les provinciaux forment des cortèges et convergent vers la capitale. Elie s’implique de plus en plus dans ce mouvement, qu’il veut filmer comme un témoin venu de l’extérieur. Il ne peut pas vivre ces événements comme Alyssa, ils bouleversent sa vie, son avenir, son cadre de vie, tout ce qui l’entoure et dicte son avenir.
Clairement, Daniel Soil prend parti pour ces jeunes qui ont renversé le tyran, leur mouvement, puissant comme une tornade, était inarrêtable et le tyran a fini par le comprendre, mais, en filigrane, il leur laisse un conseil de sagesse en les invitant à penser à ce qui pourrait arriver après, à veiller à ce que certains ne s’approprient pas le fruit de leur lutte sous un quelconque masque.
L’auteur évoque alternativement dans son récit l’amour d’Alyssa et d’Elie et la haine de la foule envers le pouvoir. Progressivement, l’évolution de la situation politique influence leur comportement et leurs sentiments, ils subissent de plus en plus la différence de leur engagement dans la lutte. L’amour et la haine se retrouvent finalement, ensemble, au centre de leur vie et se fondent en un dilemme comme celui qui enserra Didon prise dans l’étau de la raison d’État et de son amour pour Énée dans cette même région bien des siècles auparavant. Elie a usé de la parabole pour justifier l’action violente : « Tu vois la poussière, eh bien si on ne frotte pas, elle ne s’en va pas d’elle-même ». Mais si la poussière se disperse, il faut veiller à ce qu’elle n’emporte pas tout avec elle, car la révolution peut même anéantir le plus belles histoires d’amour. Alyssa, comme Didon, sera confronté à un choix cornélien entre son avenir dans son pays et son amour qui pourrait s’envoler au-delà des mers. Et cette histoire, c’est la parabole du peuple tunisien confronté à un choix bien compliqué entre des forces corrompues et tyranniques et d’autres forces émergentes qui pourraient s’approprier ce qui a été conquis.

Denis Billamboz, Critiqueslibres.com et mesimpressionsdelecture.unblog

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Daniel Soil a été diplomate et a bourlingué à travers le monde. Aujourd’hui, il travaille comme écrivain public bénévole à la bibliothèque d’Ixelles, où a été directeur notre rédacteur Jean-Louis Cornellie, décédé en avril dernier. Très engagé dans le dialogue avec les migrants, il anime régulièrement des tables ouvertes ici et ailleurs, sans jamais se départir d’une humanité qui lui a permis d’être apprécié par toutes et tous. Son dernier ouvrage nous plonge dans la ville blanche qu’est Tunis avec l’Avenue, cette grande artère qui la traverse de part en part, ente la mer et la médina. Quant à la Kasbah, il s’agit d’un ex-quartier populaire jugé vétuste par les uns, mais indispensable aux yeux d’autres, avec ses maisons typiques et une fébrilité qui l’agite jour et nuit. Entre ces deux lieux emblématiques, un dénominateur commun. En 2011, ils ont été témoins des balbutiements de ce qui a été appelé « Le printemps arabe », rassemblant jeunes et vieux pour un changement profond du regard des politiques, un accès à la démocratie et des acquis sociaux absents de la vie quotidienne. Témoin de ce mouvement historique, l’auteur raconte et pose un regard extérieur (celui d’un étranger de passage !) sur un espoir de vie meilleure, de transgression et d’introduction de valeurs rêvées et jusque-là tues. Avec sagacité, il fait naître de ses lignes un sentiment de générosité intense, un amour révolutionnaire et une force capable de se nourrir des petits riens qui ont l’actualité des médias du monde entier.

Sam Mas, Bruxelles-Culture



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Interview par Marie-Ève Stévenne sur les ondes de RCF.
On peut l'écouter sur la page "vidéo-audio" de ce site.


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Manifestations de révolte et d’amour

Elie est cinéaste et il débarque en Tunisie au plein cœur des mouvements du printemps arabe. Son arrivée dans le pays vise initialement à préparer un retour sur les lieux de tournage du film de Jean-Jacques Andrien, Le fils d’Amr est mort (1975). Mais dès qu’il pose le pied sur le sol tunisien, il est pris dans le tourbillon d’espoir qui anime la population qui se mobilise dans les rues. Dans sa foulée et derrière sa caméra, nous arpentons les assemblées, les sit-in, les défilés.
Et nous rencontrons Alyssa, qu’il aborde lors d’une réunion. Entre eux, c’est le coup de foudre immédiat. Le besoin de se revoir relève de l’évidence, la communion d’esprit est forte tout autant que l’attirance des corps. Et pourtant, leur relation ne va pas de soi dans une société qui sépare hommes et femmes ou permet leur rapprochement sur un mode très étroit et codifié. Elle est institutrice, mais vit chez ses parents, ses possibilités de sorties sont très peu nombreuses et limitées dans le temps. La passion est cependant plus forte que ces entraves et Facebook leur tient lieu de point de rencontre, de partage. Le récit des jours de fièvre est entrecoupé d’échanges écrits entre eux, mais aussi d’informations critiques issues de médias divers sur le pouvoir en place, sur la répression qui entoure le mouvement. La discrétion des amoureux trouve son pendant dans celle qui entoure la circulation et l’expression des idées au sein d’un régime qui voudrait tout contrôler pour mieux conserver le pouvoir et que l’on surnomme la Sinistre Surveillance.
L’on sait que l’amour et la révolte se contiennent aussi mal l’un que l’autre et que les tentatives de répression ne font souvent qu’attiser les passions. Mieux encore : assortis, ils donnent un cocktail étonnant qui déplacerait les montagnes. Dans ces joutes, la parole et l’écrit jouent un rôle fondateur, et les références littéraires apportent la nécessaire aura mythique : Elie et Alyssa vivent au diapason de Didon et Enée, l’opéra de Purcell. Leurs échanges en prennent parfois la tonalité et la forme poétique. Le récit lui-même en est empreint :
Vaste campagne buissonnière piquée de collines, de bourgs endormis. Elie se familiarise avec la rocaille de la langue, ne cessant de répéter le nom de la petite ville. El Fahs, El Fahs, El Fahs, aspirant le h aussi fort que possible. Il imagine les cohortes venues de loin, de Rome puis d’Arabie, parcourir des yeux le paysage et dire : c’est ici qu’il faut mettre pied à terre. Pour de bon.
Les gens raisonnables soulignent volontiers que les révoltes et la passion ont souvent peine à composer avec la réalité et ses contraintes. L’amour D’Alyssa et Elie résistera-t-il à l’éloignement ?
Assurément bien documenté sur les faits qu’il relate et qui servent de fond à cette fiction, Daniel Soil a mis à profit sa présence sur place en tant que Délégué de la Wallonie et Bruxelles à Tunis de 2008 à 2015 pour élaborer un récit en mouvement continu qui séduit par la vivacité et la sincérité qui s’en dégagent.

Thierry Detienne, Le Carnet et les Instants.
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Ils se rencontrent, ils se découvrent et s’aiment au milieu des turbulences de la révolution de la dignité à Tunis en janvier 2011. Elie, jeune cinéaste belge, est guidé dans sa découverte de la Tunisie, sa jeunesse, ses révoltes sociales et politiques par Alyssa, enseignante. Elle lui ouvre l’âme tunisienne et son cœur. L’amour éclot et frôle le tragique illustré par l’opéra « Didon et Enée » de Henry Purcell, ou l’amour flamboyant de la reine de Carthage avec le prince de Troie. Un amour qui se libère grâce à la libération de la parole, des sentiments de tout un peuple écrasé par des années de dictature politique mais aussi culturelle, le poids de la religion pesant surtout pour les femmes.
Daniel Soil, ancien diplomate a représenté Wallonie-Bruxelles au Maroc et en Tunisie pendant de longues années. Il connaît admirablement ces associations, ces mouvements culturels, créatifs et artistiques révolutionnaires qui se sont développés dans les villes. Il a aussi rencontré le désespoir des jeunes des régions plus pauvres, diplômés ou non mais trop nombreux à être confrontés à la misère due au manque d’emploi dans un pays où règnent les inégalités les plus inacceptables.
Pour ce sixième roman, « L’Avenue, la Kasbah », il adopte la forme originale du reportage romancé, mêlant les choses vues par lui-même lors de la révolution de 2011, les réflexions partagées avec des Tunisiens et l’histoire d’amour qui permet d’entrer en empathie avec Alyssa, symbole de cette jeunesse qui se libère.
« Mon fil conducteur c’est l’agitation sociale, le tumulte, le bouleversement des vies, dit-il lors de la présentation de son livre. Cela a commencé en décembre 2010 par l’immolation par le feu d’un jeune désespéré à Sidi Bouzid. Le pouvoir a tout de suite été inquiet face à ce phénomène qui mettait en lumière le système oppressant d’autorisations et de délations mis en place par le président Ben Ali. On a vu le déroulement inéluctable des révoltes jusqu’à la révolution. Tous ont été dépassés par les événements. »
L’auteur met aussi en évidence « l’effet amplificateur de Facebook », à la fois dans le déroulement des événements mais aussi dans l’amour entre les deux jeunes gens. Les réseaux sociaux ont contourné les blocages qu’imposait le régime de Ben Ali. « Ainsi, les images des jeunes manifestants avec parmi eux des juges et des avocats en toge ont eu un effet énorme. Parallèlement, Facebook permet d’individualiser les relations personnelles en dehors du regard de la société. Les amoureux se découvrent en même temps qu’ils découvrent le pays tout entier. »
L’auteur souligne aussi cette « fraternité qui naît du tumulte ». Il décrit comment le peuple s’approprie le pouvoir, comment les habitants partagent leurs ressources, comment se constituent des comités de protection des quartiers contre les nostalgiques de l’ancien régime, comment des comités locaux contrôlent le passage des voitures.
Un beau moment décrit par ce roman est cette longue marche (600 km !) de milliers de jeunes des régions très pauvres vers Tunis où ils arrivent burinés par le soleil, sans chaussures car usées par la marche, accueillis grâce à une « solidarité révolutionnaire » avec de la nourriture, des couvertures. Tous dénoncent la corruption, tous crient « Dégage » au personnel politique complice de la dictature. Ils se méfient de l’étranger et notamment des Européens qui ont soutenu le régime de Ben Ali. Aucun ne faisait référence à la religion pour justifier ce combat. « Il s’agissait vraiment d’un mouvement social hors religion, explique Daniel Soil. Ceci dit, l’islam est une religion qui prône l’intégrité, voilà pourquoi son message passe bien dans la population », ce qui explique les succès électoraux du parti islamiste Ennahdha.

Ce « roman – reportage » est publié au moment où la Tunisie vit une étape cruciale de son destin. Le président Béji Caïd Essebsi est mort et des élections présidentielles (à deux tours) se déroulent quasi en même temps que des élections législatives. Les élections du 15 septembre ont vu l’émergence d’un candidat populiste Nabil Karoui, un homme d’affaire comparé à Berlusconi, président d’un tout nouveau parti « Qualb Tounes » (cœur de la Tunisie) qui joue sur les œuvres sociales et surtout sur sa chaîne de télévision Nessma TV. La révolution dénonçait en premier la corruption des anciens dirigeants. Ce candidat est en prison pour fraude fiscale et blanchiment d’argent. Il a obtenu 15,58% des voix.
Il est devancé par Kaïs Saïed, un constitutionnaliste indépendant de 61 ans, austère, très conservateur, partisan de la peine de mort, contre les avancées en faveur des femmes et des homosexuels. Il a obtenu 18,4% des votes. Il a bénéficié du report des voix des déçus d’Ennahdha qui arrive quand même en troisième position avec 12,88% des voix. 
Le deuxième tour des élections présidentielles sera donc kafkaïen ! Tout ce que la population révolutionnaire de 2011 dénonçait risque d’arriver au pouvoir.
Le peuple a été déçu par les complexités et les atermoiements politiques. Il croyait en l’élaboration d’une démocratie moderne représentant les aspirations des populations. Il a constaté la poursuite de la mal gouvernance, les inégalités croissantes, la pauvreté des jeunes toujours au chômage malgré leurs diplômes, l’absence d’aide économique de l’Europe malgré ses promesses…
Les Tunisiens se sentent abandonnés alors qu’ils ont été le modèle des « printemps arabes », qu’ils ont porté l’espoir d’une renaissance démocratique, inspirant ainsi les révolutions en Égypte, au Soudan, en Algérie. En Égypte, une dictature militaire soutenue par les Occidentaux s‘est rapidement mise en place. On attend de voir l’évolution du modèle révolutionnaire en Algérie.
Les Tunisiens ont entre leurs mains l’avenir politique de tout le Maghreb, car ils ont montré l’exemple qu’une autre citoyenneté progressiste, moderne était possible. Sauveront ils la démocratie ?

Gabrielle Lefèvre, L’as-tu lu, Lulu ?


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En cette rentrée littéraire, Daniel Soil nous livre, préfacé par Gilbert Naccache, écrivain et ancien militant du mouvement Perspectives, un roman passionné frotté aux événements qui ont mené la Tunisie, en décembre 2010 et janvier 2011, à tracer la voie aux Printemps arabes. En restituant leur épaisseur humaine à ces faits historiques, la médiation de la littérature assure l’alternance organisée d’éléments objectifs et subjectifs. La narration des événements alterne avec l’exposition de sentiments qui, d’une intrigue sentimentale, fait une aventure amoureuse.
Le roman se calque sur la mise en perspective d’un scénario de reportage à la fracture du temps, auquel renvoie le protagoniste principal, Elie, réalisateur belge en tournage en Tunisie. Partie d’un hommage appuyé adressé à Jean-Jacques Andrien, réalisateur du film Le fils d’Amr est mort, tourné en 1975 à Guermassa, dans le Sud tunisien, cette analogie du reportage, invite l’auteur à procéder à une construction en séquences alternées et à un découpage, garants de la dynamique narrative. Ces procédés conduisent à dégager l’expression de l’intelligence collective qui s’est vue à l’œuvre lors des événements de décembre et janvier 2011, valorisant les témoignages des activistes ayant participé à la Révolution, et l’apport essentiel des régions déshéritées du Sud au mouvement. Parallèlement, ils conduisent à donner force et relief au romanesque à travers les sentiments qui vont naître entre Elie et Alyssa, la jeune enseignante qui l’accompagne dans son périple méridional comme assistante-traductrice, puis lors de la remontée en voiture vers les foyers de l’explosion. C’est la révolte à travers les régions médianes du pays qui a donné l’impulsion à l’occupation de la rue par la population tunisoise mobilisée, jeunes et vieux, hommes et femmes ensemble, grossie d’éléments montés des régions insurgées à Tunis, tous métiers et occupations confondus.
C’est l’occasion, dans la première partie du livre, quelques belles descriptions à l’appui, de faire un bref rappel des conditions de vie dans les régions pauvres en proie au chômage. Ecrit déjà au temps de Bourguiba, le Chebika du sociologue Jean Duvignaud en a donné une étude incontournable, et le roman de Daniel Soil le rappelle expressément. Eloignées de la capitale centralisatrice, ces terres sont les premières à avoir souffert de « la Sinistre Surveillance » exercée par le pouvoir dirigiste de Ben Ali. Dans ce pays instruit, à la prospérité économique relative et déséquilibrée, la mainmise exercée sur le pouvoir par les familles Ben Ali et Trabelsi, unie à leurs intérêts et à ceux de leurs affidés, enrichissaient indûment, corrompaient et, lorsqu’il leur arrivait de le faire, ne distribuaient les emplois qu’en exigeant soumission et en humiliant.
D’emblée, c’est bien en termes de Révolution que les événements sont perçus. Une manière d’en investiguer l’éthique qui déplaira aux tièdes et aux conservateurs autoritaires. Y président un regard qui scrute l’événement, et une aspiration à parler de l’amour qui habite ceux dont la Révolution a permis la rencontre en un événement personnel libérateur et puissant. Une problématique de l’amour dans la Révolution, déclinant des situations individuelles singulières – ici celles d’Elie, d’Alyssa, d’Asma, de Nizar, – fils des amis d’Andrien en 75, monté de si loin, de Guermassa, – l’amour rencontrant les combats et les enjeux personnels dans un climat d’exception confronté aux exigences du temps et de l’engagement. La Révolution passe résolument par l’amour, mais l’amour également par la Révolution. « La vérité », écrivait Albert Camus à René Char, dans une lettre du 7 novembre 1949, « est qu’il faut rencontrer l’amour avant de rencontrer la morale. Ou sinon, les deux périssent. »
La cristallisation des sentiments apparaît dans une version rendue radicale, joyeuse et sensuelle, voire torride, par le renversement, jusqu’au tréfonds des cœurs et des corps, des attitudes contraintes imposées par la dictature, – comme le font toutes les dictatures du monde -, à une société humiliée et bridée. De l’islamisme politique et de sa vision de la femme, il n’est pas encore question, mais bien de la participation des femmes aux événements. Bousculant la stricte codification imposée, par la société et par la Loi, au rapprochement entre hommes et femmes, Alyssa, le personnage féminin central du roman, en fait l’éloquente et presque dramatique démonstration, emportée peu ou prou par les tourbillons de la permissivité révolutionnaire et l’état de grâce dans lequel celle-ci est vécue.
Mais encore, c’est aussi l’occasion d’aborder, dans le chef de l’auteur qui les a vécus, l’aspect mémoriel des événements déclenchés par l’immolation par le feu, le 17 décembre 2010, à Sidi Bouzid, d’un jeune vendeur ambulant, Mohamed Bouazizi, dont la marchandise avait été confisquée. La forme analogique du reportage, caméra en main, va se prêter au jeu, plus directement à même de fixer et de rendre la vivacité et le pourquoi de ces moments d’effervescence qui ont conduit la rue à chasser le dictateur Ben Ali par le célèbre « Dégage ! » que l’histoire a retenu, à mettre à bas son régime clanique, autoritaire et corrompu, et à porter, – sans que les classes dirigeantes du pays, de leur côté, aient bougé -, les aspirations des insurgés recouvrant leur dignité bafouée et réclamant la démocratie, du travail et du pain. Le théâtre en fut d’abord l’avenue Bourguiba, puis, dans un second temps, l’esplanade de la Kasbah où des sit-in, qui iront peu à peu faiblissant, mobilisèrent l’aile la plus résolue de la jeunesse insurgée, décidée à « dégager la dictature après le dictateur », faire tomber le gouvernement provisoire issu des semaines émeutières, parce que gouvernement de compromis.
Une chose est sûre : Facebook, YouTube et Dailymotion auront joué un rôle capital dans la mobilisation efficace de tout un peuple contre un régime corrompu et sa brutalité policière. Plus directement, ils auront permis le suivi en temps réel de la Révolution par ses acteurs. Lieu du partage, protégé de l’étroite vigilance sociale, c’est par le truchement de Facebook qu’Elie et Alyssa s’expriment mutuellement et sans entraves leurs sentiments.
La Révolution tunisienne, soulèvement « positif », comme le souligne Daniel Soil, qui « libère » et s’affirme « formateur », n’en est plus à la partition héroïque de ses semaines fondatrices, mais elle reste marquée par la « Révélation » de la prise de conscience, prélude à un processus long, fragile et délicat. C’est là une issue que le roman nous propose pour ne pas finir par le déclin des feux comme se terminent les sit-in et les amours d’Elie et d’Alyssa, quand vient l’heure du retour en Belgique et de la séparation.
Alyssa/Elyssa est cet autre prénom de Didon, la légendaire reine de Carthage. Le livret de l’opéra de Purcell, Didon et Enée, commente régulièrement, par des extraits de ses textes mis en regard, les répliques amoureuses d’Elie et d’Alyssa, offrant une relecture des arias et des chœurs, une résonance d’ordre mythique aux événements de janvier 2011. Après son ouverture par une évocation de l’œuvre de Jean-Jacques Andrien, la clôture du roman aurait pu se placer sous l’augure d’un autre maître du cinéma, feu Taïeb Louhichi, réalisateur tunisien de La rumeur de l’eau (2018), inspiré lui aussi de l’opéra de Purcell et métaphore de la Tunisie postrévolutionnaire.
Ce n’a pas été le cas. L’étranger sur le départ, qui s’est trouvé au cœur des événements, ne raconte pas la même histoire que l’exilé rentré au pays quand la fête est finie. De manière symbolique, le monument lyrique conduit le récit à sa conclusion (plutôt qu’à un dénouement) quand le voyage d’Elie touche à sa fin, que les valises sont bouclées, et que se défont les cercles de l’amour et des sit-in partisans d’une réforme radicale, abandonnant à la plume d’un observateur privilégié par les circonstances une part de l’espoir mis dans l’avenir et la trace restée des jours « de liesse et de tendresse ».

Philippe Cantraine, Reflets Wallonie-Bruxelles

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Tunisie, automne 2010. Elie, documentariste belge, part sur les traces de Jean-Jacques Andrien et de son film : le fils d’Amr est mort. En 1975, le cinéaste a associé les habitants de Guermassa à son tournage.
25 ans après, Elie veut filmer les retrouvailles du cinéaste avec ses acteurs du cru. Il arrive donc à Tunis pour préparer son tournage et y fait la connaissance d’Alyssa, jeune enseignante. C’est ensemble qu’ils feront la route vers Guermassa, ensemble qu’ils assisteront aux premiers frémissements de la Révolution à Tunis.
Lors de leur voyage vers Guermassa, Didon et Enée, l’opéra de Purcell agrémente le voyage et Alyssa le découvre. Cet opéra devient un fil conducteur du récit, il est l’écho des turbulences de la relation qui se noue entre Alyssa et Elie. Alyssa se sert du livret comme interprète de ses émotions pour les livrer amplifiées à Elie.
Chroniques d’un amour naissant au sein des germes d’une révolution, ce roman, enrichi de nombreuses références culturelles nous emporte à travers la Tunisie du Printemps arabe.
J’apprécie toujours quand l’Histoire résonne à travers les destins individuels.
Alyssa et Elie se rencontrent autour du projet d’Elie.
Alyssa lui sert de guide, ensemble lors du périple vers Guermassa et du retour vers Tunis, ils découvrent l’ampleur de l’effervescence qui secoue le pays.
J’apprécie l’œuvre de Jean-Jacques Andrien et le focus sur son film de 1975, Le fils d’Amr est mort n’a pas été étranger au choix de ce livre.
La similitude entre la démarche d’Elie qui filme Jean-Jacques Andrien revenu sur les lieux de son tournage après 25 ans évoque la démarche de Jean-Jacques Andrien lorsqu’il a tourné Il a plu sur le grand paysage. De plus, le récit du voyage d’Alyssa et Elie vers Guermassa semble évoquer un récit recueilli par l’auteur, monsieur Soil, auprès de monsieur Jean-Jacques Andrien à propos de son tournage en 1975. Vous pouvez retrouver ce récit sur le site des films de la Drève.
Je referme ce livre riche de tous ces bagages, souriante à ce printemps et à cet embrasement fertile et contrôlé des esprits et des corps ; désireuse d’approfondir ma connaissance de l’œuvre de Jean-Jacques Andrien, d’écouter Didon et Enée en en lisant le livret ; curieuse et en empathie : qu’est devenue la Tunisie huit ans après, comment ce mouvement social a-t-il évolué ?
Et, lorsqu’un ouvrage suscite de telles envies, je ne peux que lui attribuer une très belle note et remercier l’auteur de ce qu’il donne dans son écrit

https://bafouilles.jimdofree.com/2019/10/04/l-avenue-la-kasbah/











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