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Prix RTL-TVI pour son premier roman, « Coréenne »,
Annie Préaux,
romaniste et enseignante, s'intéresse également aux arts plastiques, à la philosophie et au théâtre-forum, qu’elle a pratiqué avec la Compagnie du P'tit Thomas. Elle anime aussi des ateliers de lecture-écriture et publie des articles de pédagogie et de réflexion humaniste.
Trois de ses romans ont paru aux éditions M.E.O., J’ai immédiatement écouté les conseils de Dieu, Fuites, Bird et le mage Chô.

Annie Préaux

Les beaux jours


LES BEAUX JOURS

Roman, 2020
148 pages
ISBN : 978-2-8070-0231-9 (livre) –  978-2-8070-0232-6 (PDF) –  978-2-8070-0233-3 (ePub)
15,00 EUR

Les beaux jours d’Annette s’arrêteront à sa puberté : telle est la sentence proférée par une de ses grands-mères. Ce ne sera pas l’unique prédiction empreinte de stéréotypes, voire de superstitions, à laquelle la toute jeune fille est confrontée. Durant ses années de jeunesse, elle va craindre pour sa vie, mais aussi chercher à comprendre, à trouver le sens de l’existence dans le monde du vivant et des humains. Contrairement à sa cousine Jeannette, qui, elle, restera mal à l’aise avec elle-même et la société, « clouée à quelque pilori fabriqué par ses croyances les plus profondes » et persuadée d’être promise à l’Enfer.






Extrait


Un matin, avant de faire une petite course à l’épicerie du bas de la rue, Grand-Mère a installé le bassin sur la table, m’a donné mon savon Camée rose, mon gant de toilette et mon essuie-mains – le mot serviette, chez nous à ce moment-là, signifie soit un cartable mince, soit une « protection » en tissu éponge à attacher entre ses jambes quand on a ses « ragnagna », ses « époques », ses « tu sais quoi », ces choses qui rendent les filles « indisposées » et dont on ne dit pas le nom en public. Il y a un torchon neuf sous mes pantoufles et à côté un petit seau en galvanisé rempli d’eau pour recueillir pour recueillir le tissu éponge souillé de ma « protection », témoin de la fin de mes beaux jours. […]
Je m’applique à ma toilette, debout, en ne pensant à rien. J’en suis au ventre et à ce qu’il y a en dessous. Dans ma famille, cet en dessous s’appelle « pépète » et le mot vaut aussi bien pour le caca, le pipi et depuis peu le sang des règles. Comme si je n’avais qu’un seul trou pour assumer trois fonctions ! Une même zone floue, invisible à moins de contorsions suspectes devant le miroir d’une garde-robe. L’enrichissement du vocabulaire viendra plus tard avec l’investigation sélective, la conscience et la jouissance de ce lieu de mon anatomie. […]
Je me souviens parfaitement de l’impression de bien-être que la position assise et l’eau tiède me procurent : une sorte de tranquillité hypnotique, sans image ni mot, dans la douce chaleur et le frou-frou du poêle qui ronronne à côté. Je suis bien.
La porte s’ouvre. Un cri strident. Horrifié. Le visage de Grand-Mère grimaçant :
– Arrêtez ! Qu’est-ce que « vo » faites ?!!... Allez ! Tirez vos « pi d’là » !
J’ai sursauté, soulevé mes pieds ruisselants. Grand-Mère est dans tous ses états, au point de me hurler dessus en patois et en me vouvoyant, comme si j’étais subitement devenue une autre.
Qu’ai-je fait de mal !?
Il y a de l’eau partout. Je me sens coupable. Mais je ne sais pas pourquoi. Je dégouline sur le carrelage. Je grelotte.
Elle se précipite sur le bassin, va le vider dans le vieil évier tapissé de carreaux en faïence, puis elle « torchonne » par terre.
Je ne sais plus où me mettre. Je me tasse contre le fourneau au risque de me brûler. Mes vêtements sont de l’autre côté de la table. Enfin, elle me les passe, tout en expliquant : il ne faut JAMAIS se laisser tremper dans l’eau, NE JAMAIS prendre de bain quand on a ses règles.
– JAMAIS, tu m’entends ?!





Ce qu'ils en ont dit

*

Un roman où les gens de ma génération et des suivantes, qu’ils soient hommes ou femmes, retrouveront les problèmes qui se posaient à eux du temps de leur jeunesse, les dits et surtout les non-dits, les questions restées sans réponse, les multiples tabous qui les environnaient de toutes parts. Les mystères étaient nombreux, et servaient essentiellement à éviter les questions trop gênantes. Il faudra attendre une époque toute récente pour que les voiles se dissipent, pour ne révéler le plus souvent que des pots-aux-roses. En attendant, que de vies gâchées, que de jeunesses perdues !…
Le grand mérite de ce livre, pour une grande part, sans doute, autobiographique, c’est qu’il dit ce qui a été, ce qui est encore, parfois, de façon simple et naturelle, sans forcer le ton, sans gémissements ni lamentations.
Ainsi, dès la première page, le ton est donné : Ma pauvre petite Annette, te voilà une femme. Ce sang dans ta culotte, c’est pas grave. Pas une maladie, non, mais sa veut dire que les beaux jours sont finis. À Tournai, on dira, de façon plus imagée : Les coquelicots sont sortis. Mais c’est toujours de règles qu’il s’agit. Règles qui vont en entraîner beaucoup d’autres à leur suite. Il ne faut jamais prendre de bain quand on a ses règles. D’où, pendant les mois qui vont suivre, elle n’aura plus ses règles. Elle participe à un concours de peinture organisé par le peintre Lorjou, lors de l’expo 58, mais ne pourra aller chercher son prix : les parents se méfient. Et elle conclut, p.14 : En secret, cependant, je pense avoir une sorte de don. Quelque chose de vaguement surnaturel. La compensation d’une mort promise, d’une culpabilité, d’une malédiction.
Mais il y a quand même les beaux jours : Mes beaux jours se cachent dans cette boîte et nulle part ailleurs. Ce sont ceux que je passe près de Charleroi chez ma grand-mère paternelle, là où chuchote une eau de bouilloire sur un fourneau massif, brûlent de l’anthracite ou des boulets, été comme hiver. Là, dans la cuisine où je peux peindre sur mes feuilles de papier dessin ou mes cartons entoilés, en écoutant radio-Luxembourg. Dans l’excitation muette, l’urgence et la paix.
Il est frappant de constater combien ce calme, cette simplicité de la vie peuvent en effet constituer un antidote, et peuvent même, dans nos souvenirs, devenir le rêve d’un paradis perdu, même si pour d’autres ce paysage familier deviendra synonyme de monotonie et d’ennui. Elle souffre de maladies assez nombreuses, rhumes, nausées. Elle s’aperçoit elle-même comme quelqu’un de marqué par une tache secrète. Et sa grand-mère, cartomancienne d’occasion, l’identifie à la dame de trèfle, personnage ambigu, où l’on peut lire le bien comme le mal. Et puis, il y a cet accent borain, qui roule les r terriblement, et dont elle ne sait comment se défaire. Et puis, son prénom qu’elle n’aime pas, pas plus qu’elle n’aime celui de sa marraine à la chandelle, Jeannette.
Mais il y a ce très beau passage à propos de sa grand-mère, p.22. Et l’on songe un peu à Virgile, dans l’Énéide : Et haec olim meminisse iuvabit, Même cela, un jour, nous aurons plaisir à nous en souvenir. Elle est d’ailleurs la seule qui va à la messe le dimanche, alors que son père, ce grand savant, rejette ses dessins comme des futilités. À la page 29, voilà Jeannette qui entre en scène, et qui ne la quittera plus, pratiquement, jusqu’à la fin du livre, ce qui nous vaut des chapitres alternés – l’envers et l’endroit de la dame de trèfle ? Jeannette rêve de la ramener dans le droit chemin, à la pratique religieuse. Elle perd du sang, mais elle n’a jamais vu un gynécologue. Belle image de la perte… avec les guillemets fermants qu’elle a vus à la mort de sa grand-mère… image de Satan. Fermeture : rejet de l’euthanasie, rejet du prêtre noir. Et puis, Annette est interpellée par la mort, celle de son chien, celle du pépé.
D’autres épisodes suivront, venant rythmer son enfance et sa jeunesse. p.43 : Le père chasseur, désespoir de la mère, tentative de suicide, peur des Allemands, otage en fuite. p.49, Jeanne à la clinique, avec ses phobies, elle croit qu’elle a tué sa mère, elle ne maîtrise pas ses gestes. Charleroi avec sa mère (décalage dans le temps), visite d’une église, on allume un cierge. p.61 : la grand-mère lui parle d’une sorcière. p.64-65, la confession, les règles. p.72 : léviter p.19 : on l’envoie en Suisse, pour guérir une mauvaise toux. Elle a, au chalet des lectures défendues : Pour qui sonne glas, Zola. p.79 : Opération de Jeannette, à qui on ôte l’utérus. Annette ne sait ce qu’est une fausse couche. Découverte de l’injustice : avec des amies, à l’école, elles se réunissent en cachette pour lire leurs poèmes, boire du coca. Elles se font découvrir, et elle sera soupçonnée pendant toutes ses dernières années à l’école. Elle découvre Malraux, Camus, Sartre. p.94, elle découvre un livre sur l’histoire de la sorcellerie. Elle lit le Livre de Job, le poème de Victor Hugo À Villequier. Et puis nous la voyons à Mons, tout heureuse d’avoir enfin un emploi.
Jeannette dans son home, et ses mensonges, par une sorte d’habitude invétérée. Annette, à la page 30, lit L’éducation sentimentale avec un ami, on commence à parler de la pilule, avec beaucoup de bobards. Et puis, p.16, beau passage sur la naissance de son enfant. p.117, chez Jeannette, l’obsession de la mort devient obsession de la prison. p.121 : le baby-blues d’Annette, un moment très pénible. La formation psychologique des médecins, dont son mari, est indigente. p.122 : Purification de la Vierge, preuve de mépris pour la sexualité. p.125 : Opération de sa petite fille, on lui enlève un rein. p.131 : elle découvre que son mari la trompe. On dirait presque, pour rester dans le domaine religieux, des grains de chapelet que l’on égrène, ou les stations d’un chemin de croix. Les épisodes joyeux sont rares, mais ils sont assez forts pour voiler le reste, et la tonalité reste à la joie, joie de la liberté, joie de la découverte. p.144 : la conclusion : les beaux jours sont toujours là, malgré toutes les nouvelles déprimantes.
C’est un livre dur, avec des moments parfois très pénibles, un sentiment de gâchis. Mais c’est aussi un livre optimiste, qui nous montre, grâce notamment au contraste, qu’une femme peut se délivrer des entraves à sa liberté, des superstitions, et mener vraiment une vie de femme, défendre ses idéaux, élever des enfants, des petits-enfants qui seront sans doute plus libres encore, et leur apprendre, par la peinture, la lecture, la beauté de ce monde, de cette terre qui est la nôtre.

Joseph Bodson, AREAW



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