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Claude Donnay,
enseignant, est né à Ciney en 1958.
En 1999, il fonde la revue Bleu d’Encre, qui paraît deux fois l’an aux solstices,
et, en 2010, Bleu d’Encre Éditions pour faire connaître les poètes qu’il aime.
À ce jour, il a publié 17 recueils de poèmes et participé à plusieurs anthologies.
Il écrit aussi des nouvelles, dont certaines sont parues dans les revues Sol’Air, Nouvelle Donne ou RegART. Il a reçu le prix Emma Martin pour sa nouvelle Spartacus.
La route des cendres, son premier roman (Éditions M.E.O.) a été finaliste du prix Saga Café.


Claude Donnay

Un été immobile


UN ÉTÉ IMMOBILE

Roman, 2018

300 pages
ISBN 978-2-8070-0165-7 (livre) –  978-2-8070-0166-4 (PDF) –  978-2-8070-067-1 (ePub)
20,00 EUR

Chaque matin, sur une plage déserte en bordure d’Ambleteuse, Amelle vient nager.
Et au risque de passer pour un voyeur, Jésus-Noël, « l’homme orange, l’homme safran, l’homme soleil », l’observe au lieu d’écrire ces articles et ce livre pour lesquels il a pris pension chez Mireille, la cuisinière-bibliothécaire, aussi appétissante que les menus qu’elle lui concocte.
Jusqu’au jour où Amelle disparaît, léguant à l’inconnu le journal intime de sa mère, dont chaque page est comme un caillou blanc de petit Poucet pour l’inciter à retrouver sa trace.
Une quête dans laquelle Jésus-Noël s’embarque en compagnie de Mireille pour tenter d’arracher l’objet de sa fascination au diabolique docteur Eli…








EXTRAIT

C’est l’été.
Au bord d’une mer qui n’est pas une mer, juste un doigt d’océan pointé vers le nord. Des nuages voyagent dans le bleu. Le soleil remue à peine, comme un sourire blanc sur le corps allongé dans le gris de la serviette.
Amelle ne bouge pas plus que le soleil. Seule la brise de mer est en mouvement, et puis les vagues, qui grignotent le sable et abandonnent leurs algues défuntes.
Un matin d’été, de mer tranquille, de sable et de peau salée, suspendu dans un triangle parfait. Ciel – mer – sable. Trois grâces qui enserrent la jeune femme aux yeux clos, aux lèvres ouvertes sur un souffle.
La mer remue à peine. Amelle, pas du tout. Elle a nagé vers la bouée tricolore, comme tous les matins depuis deux semaines. Sur le sable le bonnet semble minuscule pour contenir l’opulente chevelure que le vent lui-même hésite à déranger.
Pas très loin, mais suffisamment pour qu’on parle de distance convenable, l’homme est assis sur la dune, près d’une touffe d’oyats, les yeux bien à l’abri dans l’obscurité des verres, comme tous les matins depuis qu’Amelle a commencé à se baigner. Avant, il ne se reposait que quelques minutes et poursuivait sa marche vers le phare, mais depuis ce bonnet blanc dansant sur la mer, Noël ne parvient plus à s’éloigner. Il a développé une addiction à un bonnet, à un maillot, à une femme qui se baigne…
Les mouettes tournent dans le ciel, piquent vers la mer puis remontent et se perdent du côté de la plage des galets, celle où les estivants s’alignent comme les sardines sur l’étal du « pêcheur bleu ». Rares sont ceux qui s’aventurent ici. Pas de chemin carrossable et une rude chevauchée sur des sentiers étroits et caillouteux qui découragent les aventuriers en tongs et bermudas. Et la voie verte le long de la plage est surtout fréquentée par des amoureux de la petite reine.
Noël vient chaque jour de l’intérieur par un sentier courant entre les haies et les buissons blancs. Églantiers, prunelliers, aubépines et ronces griffues. Toute une tribu grimaçante, qui mouline des bras et des doigts. Tire la langue, gare aux cheveux dans le vent. Mille accroches, mille piqûres innocentes, mille coups d’ongle acérés…
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CE QU'ILS EN ONT DIT


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Comme un bonnet sur la mer

Écrivain belge dans la trentaine, Jésus-Noël cherche l’inspiration à Ambleteuse, sur la Côte d’Opale. Il y fait la connaissance d’Amelle, une nageuse coiffée d’un bonnet blanc qu’il a observée avec gourmandise tous les matins depuis la dune et qui était elle-même attirée par ce guetteur immobile. S’ensuit une complicité amicale qui va déboucher sur un rapport plus intime dont la disparition brusque d’Amelle, apparemment enlevée par un bellâtre à cabriolet, déjoue l’heureuse conclusion. Grande frustration pour Jésus qui n’a plus pour la retrouver que le fil d’Ariane qu’elle semble avoir laissé à dessein chez elle : le journal de Maria, sa mère, espagnole d’origine, victime d’un mariage calamiteux avec un fils-à-maman et torturée par le mépris très actif que lui voue sa belle-famille du Brabant Wallon, bourgeoise et cul-serré. Récit poignant dont Jésus envisage de faire un livre tout en y cherchant un élément qui le mettrait sur la piste de la disparue. Ainsi commence le second roman de Claude Donnay où affleure la fibre poétique qui a nourri ses nombreux recueils. Et où le sexe s’exprime aussi avec franchise, qu’il s’agisse de saphisme ou d’une partouze où personne ne laisse sa part aux chiens.
Un indice concret a fini par conduire Jésus en Auvergne, dans un établissement pseudo-psychiatrique dont il entend arracher Amelle, apparemment rendue aboulique par le sémillant « dottore » – l’homme au cabriolet – qui la dirige. Il est accompagné dans cette entreprise quasi « tintinesque » par Mireille, sa logeuse d’Ambleteuse, bibliothécaire au grand cœur et à la soixantaine allègre qui chouchoute ce troublant jeune homme, lui-même n’étant pas insensible à cette affection platonique et maternelle. Enfin, presque… Toutefois, il s’avère que le passé lourd d’Amelle, finalement ramenée à Ambleteuse, reste un boulet dont elle ne peut se libérer.  Du moins pas à la faveur de sa relation avec Jésus, conscient lui-même qu’elle ne mènerait à rien : « tu n’apprendras rien en restant ici qu’à mourir jour après jour, et ce n’est pas un programme taillé pour toi… ni pour moi… ». Ils se quittent donc comme deux bateaux qui se seraient croisés sur cette mer de la Côte d’Opale. Et voilà que le scenario sentimental et très complexe ourdi par cet « été immobile » s’achève ainsi, comme ces faux nœuds d’apparence solide qui se défont lorsque l’on tire sur les bouts de la ficelle. Avec de la tristesse en plus : « Peut-être la vie n’est-elle finalement que cette attente, ce rêve posé sur la mémoire comme le bonnet d’Amelle sur la mer, ce bonnet qu’il va continuer à guetter entre les oyats, comme on scrute l’horizon les doigts croisés au fond des poches pour susciter encore un sourire du destin ». Mais aussi avec le bénéfice d’un roman que l’on pourrait qualifier de « précuit » pour l’écrivain en mal d’inspiration et la vigilante affection de Mireille « trop heureuse de sa présence, de la chaleur qu’il versera dans les murs chaulés, dans son ventre de femme oubliée ».

Ghislain Cotton, Le Carnet et les Instants

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Noël, qu'on appelle Jésus, est là pour écrire un livre. Au lieu de cela, il regarde une nageuse au bonnet blanc. Amelle est un mystère et le restera en partie jusqu'au bout, malgré sa volon¬té d'offrir une histoire forte, le roman espéré, à son nouvel ami. Mais le poids du réel est du genre insupportable, au sens étymologique. Rencontres et fuites sont les deux faces d'une pièce jouée entre partenaires qui n'ont pas les moyens de se comprendre.

P.My., Le Soir

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Jésus – en réalité il s’appelle Noël car, comme tous les Noël, il est né la nuit du Réveillon mais sa mère l’a toujours appelé mon petit jésus, alors Jésus il est resté pour la famille et les amis – a promis un roman à son éditeur et pour l’écrire en toute quiétude, il s’est réfugié dans une chambre louée chez Mireille la libraire-pensionnaire d’Ambleteuse, petite ville de la Côte d’Opale.  Jésus-Noël n’a pas beaucoup d’inspiration, il se balade dans les dunes d’où, un beau matin, il aperçoit un bonnet blanc qui nage vigoureusement dans la mer fraîche du mois d’août. Chaque matin, le rituel se renouvelle, il s’installe dans les dunes pour admirer la nage puissante de la belle ondine au bonnet blanc. Celle-ci finit par remarquer le parka orange qui tache tous les matins la blonde dune et, un beau jour, elle décide de s’installer prêt du mystérieux voyeur.  Alors naît une relation très timide entre la trentenaire et son admirateur un peu plus âgé, une relation comme celle qui rapproche deux adolescents frileux, une relation pudique ou plutôt une relation qu’ils n’osent pas développer de crainte de faire renaître quelque chose qui les aurait fait souffrir dans le passé.
L’histoire baigne alors dans le doux romantisme qui rapproche timidement la nageuse et l’écrivain mais bien vite ce roman d’amour vire au thriller. La belle a disparu sans laisser le moindre indice sauf cinq carnets intimes écrits par la mère d’Amelle, la belle nageuse, cinq carnets comme un chemin de croix que cette femme dû parcourir sous la férule brutale de son mari et de sa belle-famille. Jésus avec sa logeuse, décide de partir à la recherche d’Amelle en suivant les quelques indices qu’ils ont pu recueillir. Ainsi, il débarque quelques jours plus tard en Auvergne où Amelle est retenue par un pervers avec qui elle partage plus ou moins volontairement des parties fines très chaudes. Le thriller conduit l’écrivain et sa logeuse au cœur du passé de la belle nageuse, au tréfond d’une histoire sordide dont il voudrait l’extirper. Le roman d’amour romantique et tendre devient alors une histoire d’un érotisme brûlant les chairs des acteurs. Certains ne peuvent vivre sans les sensations extrêmes qu’ils cherchent à satisfaire.
Ce roman est aussi pour l’auteur l’occasion de régler quelques comptes avec l’aristocratie bourgeoise de Belgique Wallonie qui détruit beaucoup de vie dont celles d’Amelle et de sa mère, pour pouvoir toujours et encore pavaner la tête haute quelles soient les circonstances. On nait dans cette caste, on ne l’intègre pas ! Mais cette histoire montre que rien n’est jamais acquis, tout peut arriver : les miracles comme les pires tracas. L’amour ne se décrète pas, il embrase les cœurs et les corps sans prévenir et il faut pour qu’il vive, le laisser aller au bout de son chemin.
C’’est un livre d’amour à la fois d’une douce poésie et d’un érotisme brûlant que livre le poète Claude Donnay qui a laissé sa plume se souvenir des nombreux vers qu’elle a déjà écrits, préférant abandonner quelques pieds de plus à sa phrase plutôt que d’éluder une jolie tournure poétique. Livre d’amour romantique et érotique, sans aucune pornographie ni aucune description mal venue, satire sociale acidulée d’une touche de morale, et une bonne ration de poésie qui se niche au creux des descriptions des paysages, des portraits et de quelques dialogues et réflexions. Un second roman qui en appelle d’autres…

Denis Billamboz, Mes impressions de lecture et lesbellesphrases

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Amelle, maillot rouge et bonnet blanc se baigne chaque matin dans la Mer du Nord et chaque matin Noël l'observe, intrigué par cette baigneuse que la météo n'arrête pas.
Ils se trouvent dans une petite cité balnéaire du Nord, Ambleteuse, lui pour écrire un livre, il a pris une chambre chez Mireille toute ravie d'avoir un pensionnaire pour lequel elle déploie ses talents de cuisinière. Amelle a trouvé refuge dans une maison de pêcheur où elle fuit quelque chose ou quelqu'un.
Un matin à sa sortie de baignade elle aborde le ''voyeur'', ils font connaissance et entament une relation platonique.
Après un séjour à Bruxelles, où il a rencontré son éditeur, Noël revient à Ambleteuse et il découvre qu'Amelle a disparu, la maison est vide hormis quelques cahiers abandonnés, c'est le journal de Maria, la mère d'Amelle.
La lecture de ces cahiers ainsi qu'une enquête de voisinage conduisent Noël sur les traces d'Amelle, en Auvergne.
Il décide de s'y rendre et Mireille l'accompagne. Au bout du voyage ils découvrent quAmelle séjourne dans l'Institut du docteur Berger. Ce médecin exerce une emprise très forte sur Amelle. La décision est prise, il faut la sortir de là.
Aux termes d'une échappée rocambolesque, ils sont de retour à Ambleteuse mais les retrouvailles ne se passent pas comme prévu, Amelle ne se sent pas prête pour s'engager avec Noël pas plus que lui d'ailleurs.
La lecture de ce livre est aisée, les phrases ainsi que les chapitres sont courtes. le texte est jalonné de jolies formules poétiques (Son bonnet blanc court sur les vagues comme un ballon perdu par un enfant).
J'ai trouvé que l'ambiance Mer du Nord est bien ressentie.
C'est l'histoire d'une quête, pour chacun des personnages, Noël cherche de l'inspiration pour son livre, Amelle voudrait bien se reconstruire après une enfance et adolescence difficiles et compliquées tandis que Mireille cherche l'amour.
Au passage l'auteur envoie une volée de bois vert aux snobs du Brabant wallon (province belge réputée pour ses habitants fortunés ''bon chic bon genre'') par l'intermédiaire de la grand mère d'Amelle qui n'a jamais accepté le mariage de son fils avec Maria, une fille du Sud, et qui n'a jamais aimé sa petite fille Amelle qui n'entrait pas dans le moule de la jeune fille de bonne famille.
J'ai découvert un auteur belge que je ne connaissais pas du tout et serai attentive à ses futures parutions.

pageturner007, Babelio

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C'est un mois d'août qui peut paraître immobile, serin puisque l'amour est le point convergent mais l'amour y est multiple et peut se révéler antagoniste.
Jésus-Noël Ferlant, journaliste-écrivain bruxellois, est intrigué par une nageuse à Ambleteuse, sur la côte d'Opale. Il voudrait mieux la connaître, mais elle disparaît au bout d'une semaine. Il apprend qu'elle s'appelle Amelle Zabatto. Lui-même est en recherche, poursuivi par son manager Jason Cook qui le presse de lui présenter un papier digne d'édition. Des faits inattendus bousculent l'ordonnance de cette idylle naissante : le passé d'Amelle, sa mère, ses grands-parents. Les chocs sociaux gonflent la trame du récit : les « bobos » du BW ne sont pas épargnés. L'amour multiple y est également associé.
De courts chapitres facilitent la lecture et permettent des rebondissements qui attirent l'attention du lecteur.

D’halluin, Babelio et critiqueslibres.com

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https://www.matele.be/l-invite-claude-donnay-fr-78406


pageturner007, Babelio

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Les Lectures d’Edi-Phil Numéro 9 (février 2019)

Mon premier contact avec Claude Donnay date de son premier roman. Un premier contact mitigé. Je savourais les premières pages pour leur écriture (NDLA : cet auteur/éditeur jouit d’un crédit conséquent dans le microcosme de la poésie) mais m’embourbais dans la progression du récit, plongeais plus loin, revivais plusieurs fois la même séquence en courant alternatif appétit et plaisir puis lassitude face au mode narratif. J’y voyais un bref instant la sempiternelle errance du poète face au grand large. Ô cliché ! Mais nourri par plusieurs cas concrets (NDLA : je sais, je sais, vous voudriez des noms mais… non !).
Ce deuxième roman, osé pour retrouver un style, ayant en sus intuitionné la capacité d’une personnalité (ce mélange d’humilité et de confiance) à progresser, ouvrir son horizon, m’a happé dès les premières pages et ne m’a plus lâché, j’emportais même le livre au fil de mes pérégrinations. C’est assez dire ce plaisir primal (au meilleur sens : naturel, spontané, sans calcul ou barbelés instillés par l’analyse), l’appétit, l’intérêt qui accompagnaient la foulée des héros, leur évolution intérieure, leur devenir.
Le pitch ? Un homme, Noël (dit Jésus) traîne le long du littoral atlantique français (NDLA : plus précisément la Côte d’Opale, du côté de Wissant et Wimereux), en mal d’achèvement (de sa vie, d’un projet d’écriture…), quand il croise l’étrange manège d’une nageuse au bonnet blanc, Amelle, s’attache à son rituel (un aller-retour grand large jusqu’à certaine bouée, par tous les temps), jusqu’à jouer les voyeurs quotidiennement. Ce que la sculpturale jeune femme observe sans réagir, ou s’y amusant, ou…
On est parti sur les bases d’une rêverie, loin du monde réel, dans cet espace-temps marginal des vacances, de l’été, quand tout bascule peu après les premiers contacts, une ébauche maladroite d’idylle, avec la disparition soudaine de la naïade, embarquée, au dire des voisines, pat une sorte de playboy à l’italienne. Emmenée ? Curieusement, la jeune femme a laissé les carnets biographiques de sa mère Maria, un trésor, comme si elle avait étiré un fil rouge derrière elle pour…
Noël/Jésus va lire lesdits carnets, effeuiller une dramatique trajectoire de vie, les méfaits d’un père et de beaux-parents de la haute société BW*, la marginalisation précoce de l’enfant/adolescente qui allait devenir l’Amelle d’Ambleteuse.
La suite ? (SPOILER !) Il y a du road-movie dans l’air (marin, iodé), des accents policiers voire gothiques, Amelle étant plus ou moins séquestrée dans une maison de repos/asile où règne un psychiatre digne d’un roman de Mary Higgins-Clark.
Si l’on prend un peu de hauteur, l’analyse doit glisser dans la nuance, le complexe. Une caricature avancerait une navigation entre les caps d’un premier roman très romantique et d’un second plus tendu, sombre et même glauque (la famille d’Amelle, les mystères de la maison de repos), de la sensualité sable/azur à la sexualité sang/brumes/ténèbres, etc. J’ai décelé, a contrario, une mise en abyme de haut vol, renvoyant le lecteur à l’oscillation qui sépare vies rêvées et vies possibles, à ces tentacules de l’instant, des tentations qui nous enfilètent pour nous précipiter dans des voies qui ne sont pas les destins que notre programmation interne appelle pour un plein accomplissement. Le roman échappe à ses propres silhouettes pour s’apparenter, en profondeur, à un récit d’initiation (ou d’initiationS, car tous les personnages doivent laisser tomber des oripeaux, des masques, des réflexes dictés par la lâcheté, le vice), d’émancipation, de réalisation. Au point même qu’il surprend tant et plus, la trame laissant filtrer la réalité escamotée derrière la mise en scène, l’artifice fictionnel, laissant sourdre des moments-clés, des points d’acmé de suspense qui miment tellement la vraie vie et ses indécisions, son arbitraire souverain, qu’on en peine à anticiper, à présumer (NDLA : à la Agatha Christie ?).
La révélation du livre, de sa digestion ? Claude Donnay est un poète, quelqu’un qui s’est affirmé jadis comme un écrivain de qualité ; or, arrivé à ce stade de son développement, il a beau nous offrir mille saillies poétiques, sa langue n’est plus ici l’arme première de l’attraction. Ce qui emporte le morceau (la conquête du lecteur, de la lectrice), c’est le fond, inventif (car les poncifs de départ sont dépassés, détournés) et subtil, dérivant vers le roman de mœurs, sociologique, tenant en haleine, interpellant sur les décisions à prendre aux carrefours de nos vies, et, in fine, décapant, moderne, avec cette manière d’amener à contourner la logique du roman pour offrir la complexité du réel :
« Parfois les motivations sont obscures, enfouies bien au-dessous de la ligne de flottaison. On navigue au jugé, ignorant des charges qui dorment à fond de cale, mais qui remonteront à la surface à la première voie d’eau dans la coque. Pour Bertrand (NDLA : le père d’Amelle),  le réveil a dû être rude. Il n’empêche, Jésus ne peut réprimer une certaine sympathie pour l’homme qui achète à Maria Cien sonetos de amor de Pablo Neruda, cent poèmes d’amour dédiés à sa dernière épouse, Mathilde Urrutia. Cet homme ne peut pas être totalement mauvais… »
Un romancier est né !

* BW = Brabant wallon, la région la plus riche de Belgique, ou peu s’en faut.

Philippe Remy-Wilkin.

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L’été qui s’écoule, d’août à septembre, aura eu pour toile de fond Ambleteuse, l’Auvergne (et sa clinique du Pré aux Sources) et des allers retours pour des héros ordinaires, dont la rencontre pour le moins banale va enclencher une intrigue mouvementée. Une baigneuse (d’où la belle couverture du peintre belge), un touriste en chambre d’hôte sur la Côte d’Opale, une logeuse libraire, cuisinière et avenante, au beau nom de Mireille, forment un trio original. Et tout fonctionnerait s’il n’y avait ce gros grain de sable sur la plage où Jésus-Noël, ébloui par la nageuse Amelle, a cru rêver… La machine aux rêves, hélas, se détraque et la belle disparaît. Si bien qu’il faudra coûte que coûte la retrouver, mais à quel prix ? Jésus n’est pas en reste, sa profession (journaliste, écrivain) lui vient au secours et il dégotte les carnets intimes de la mère de la disparue, Maria, et toute son histoire, pas piquée des vers, un mariage pas très heureux, une belle-famille Delanges, bourgeoise jusqu’à la lie pour une pauvre immigrée espagnole…
Mises en abyme, carnets dans un récit où l’on évoque un livre à écrire – et pourquoi pas, pour contenter le Jason d’éditeur, en partant de ces fameux Carnets ? – ; beaux M des prénoms féminins, de ceux qu’on AIME : Maria, Mireille, AMelle ; intrigue policière sur base d’une disparition qui a son lot d’interrogations et de surprises ; le roman épais tient la route, et la tient bien, avec ses airs de road movie tremblant d’amour. « La route des cendres », le premier roman de Donnay, a donné le la : un grand air des vacances circule dans ces pages où l’on quitte Ambleteuse pour l’Auvergne, en quête d’un amour perdu. Amelle a toujours beaucoup souffert de la mort de sa mère, d’une belle-mère rapportée, d’une grand-mère étrangère et froide. On la retrouve ainsi fragile dans un hôpital du fin fond de la France, avec des médecins aux petits soins, enfin, nous n’en dirons pas plus…
L’aisance romanesque est devenue une seconde peau du poète Donnay, qui aimait déjà bien les escapades parisiennes (un très beau recueil « Poèmes du chemin vert » au Coudrier) ou l’air marin (« Ressac », chez le même M.E.O.), et le lecteur, d’amble, le suit, des plages d’Ambleteuse, où le coup de foudre pour une nageuse au blanc bonnet a mis le feu aux mots du poète et nourri durablement une narration que l’on sent féconde, heureuse, à l’aune des amours du héros beau gosse pour ces dames, auquel elles ne peuvent décemment renoncer tant l’animal est plaisant, agréable, vif, gourmand des belles et bonnes choses.
Les thèmes de l’amour, de l’errance, de la disparition offrent de beaux étais à ce romanesque partageable : les rencontres profitables, les repas partagés, la solidarité (ainsi Mireille propose ses services pour aller en quête de la belle), ne sont pas plaquées mais alimentent en profondeur une histoire sensible. L’amour est-il toujours ainsi si difficile à nouer à son âme ? Faut-il attendre ?  Et quoi ? Peut-on aimer deux êtres ? Autant de pistes que le héros trace, traversant la France, longeant la côte, revenant à Bruxelles pour y loger sans doute un peu de répit à ses doutes, à sa vie tout d’un coup sortie de la torpeur ?
L’écriture, soignée, précise, sert de beaux portraits de femmes, sensuelles, gourmandes de la vie ou fragilisées ou encore endormies dans la convention. Un beau roman.

Philippe Leuckx, Les belles phrases..





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