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Prix RTL-TVI pour son premier roman, « Coréenne »,
Annie Préaux,
romaniste et enseignante, s'intéresse également aux arts plastiques, à la philosophie et au théâtre-forum, qu’elle a pratiqué avec la Compagnie du P'tit Thomas. Elle anime aussi des ateliers de lecture-écriture et publie des articles de pédagogie et de réflexion humaniste.
Elle a déjà publié aux éditions M.E.O. son roman "J'ai immédiatement écouté les conseils de Dieu".


Annie Préaux

Fuites - couverture


FUITES

Roman, 2014
176 pages
ISBN: 978-2-930702-92-6
17,00 EUR

Aline, professeur d’Histoire, vient de prendre sa retraite. Dans ce moment de vide s’impose à elle le souvenir de sa grand-mère, une autre Aline, qui a fui le Borinage en août 1914 pour aboutir dans la Drôme des collines et y rester pendant toute la « grande » guerre. Sur l’ancienne route de la frontière, puis dans le Midi, la narratrice questionne ses fantômes en suivant le chemin des fuyards d’il y a cent ans.
Cette quête du passé est pour elle aussi une fuite, celle de son couple à la dérive, de l’inaction et même du malaise de notre époque, auquel participe sa nièce, jeune fille de vingt ans qui se cherche, et Teresa, une clandestine kosovare.
Mais toute fuite ne débouche-t-elle pas sur des interrogations fondamentales ?






Extrait


Ils ont dû atteler la carriole dans l’après-midi.
Il y a bien des années, ma grand-mère Aline m’a dit « la carriole », pas « la charrette », mais je ne sais pas si la carriole pouvait les contenir tous : Émile, le père, qui conduisait ; Maria, la mère ; Aline, la fille aînée ; Julia ; Henriette ; Germain et Albert.
Ils ont quitté « le petit Eugies » – «Widjie », comme ils l’appelaient sûrement en patois – et leur ferme donnant sur la Grand-Place. Des gens passaient depuis la fin de la matinée, affolés. Certains disaient que « les Boches » mettaient tout à feu et à sang à Nimy, qu’il y avait eu des massacres à Andenne, à Tamines, à…. Ma grand-mère Aline, celle dont je porte le prénom, m’a parlé un jour de cette foule de fuyards dont elle allait faire partie quelques heures plus tard : une femme avait demandé une pèlerine ou quelque chose pour sa petite, au cas où le soir… Dans sa hâte, elle avait oublié que le soir tomberait forcément, la nuit… et qu’elle aurait peut-être froid. Une pèlerine… Une de ces courtes capes crochetées avec de la laine bleue ou grise, qui tenaient les épaules au chaud et laissaient les bras libres pour le travail. Il faisait doux pourtant, ce dimanche 23 août 1914, mais pouvait-on savoir où on serait la nuit venue et si une mauvaise pluie n’allait pas... Certains portaient un enfant sur le dos ou un vieillard, un malade. Ils s’arrêtaient ici ou là, quelques instants pour souffler, pour regarder en arrière, le front soucieux.
 Impossible de ne pas penser à tant d’autres exodes. Tant de fuites devant le bruit du canon et ce qu’on appelle « la folie meurtrière », que je ne comprendrai jamais, parce qu’enfin comment peut-on massacrer des familles qui poussent des landaus, des enfants qui pleurent, des hommes qui tremblent, sans voir parmi eux son frère, sa mère, son enfant ?




Ce qu'ils en ont dit


Aline, la narratrice, est en fuites, ballotée par tant d’interrogations : le passé de sa grand-mère Aline et de sa famille qui évacue en 1914, une fuite, comme Teresa, réfugiée Kosovar en 2014.
Annie Préaux, professeur d’histoire, en est à son troisième roman. Son premier roman, Coréenne, a obtenu le prix RTL-TVI en 1989. Elle a publié des nouvelles et des textes poétiques. Elle s’intéresse aussi à l’art plastique, la philosophie et au théâtre. Elle anime des ateliers de lecture-écriture.
Aline se pose beaucoup de questions : que reste-t-il de son amour pour son mari, que s’est-il passé avec sa grand-mère Aline quand, dans sa jeunesse, à la déclaration de la guerre 14,elle était sur les routes de l’évacuation du Borinage vers le sud de la France, quel mal de vivre accapare sa nièce Celia, pourquoi Teresa, réfugiée du Kosovo  risque-t-elle l’expulsion… Comment réagit Aline devant toutes ses interrogations ? Ne se sent-elle pas coupable en un certain sens ? La fuite pour se reconstruire : écrire un récit.
L’auteure vagabonde dans le temps, notre siècle écoulé. Il y a des va-et-vient dans le temps et l’espace, du village d’Erôme dans le Sud au Borinage, de la vie en 1914 et de nos jours avec ses heurs et malheurs.
DDH (critiqueslibres.com et Babelio)

*

Sur les routes de l'exil

Un besoin d'évasion se fait sentir au plus profond d'Aline, professeur d'histoire récemment retraitée. Sa vie de couple a perdu toute sa saveur, son fils est parti vivre aux Etats-Unis, sa nièce n'a plus goût à rien... Elle se rend dès que possible sur une route chargée d'histoire, à la frontière entre la Belgique et la France. Cette route, qui est en partie une ancienne chaussée romaine, a été parcourue en 1914 par son arrière-grand-mère et ses cinq enfants, parmi lesquels se trouvaient sa grand-mère, l'aînée, dont elle porte le patronyme, et sa grand-tante Henriette. Par peur des Allemands et de leurs canons, la famille fuit le village d'Eugies et partit se réfugier en France. De fil en aiguille, ils se retrouvèrent dans la Drôme des Collines, à Érôme. Aline se prend à revivre leur fuite, à imaginer leurs épreuves. Elle vit dans le passé, dans ses souvenirs, ces duvets douillets qu'on connaît par cœur.
L'intrigue prend la tournure d'une enquête lorsque, tout en rangeant les affaires de sa mère, elle découvre une photo et une lettre de sa grand-tante de 1919. Henriette était enceinte. Qu'est devenue cette sœur qui n'est jamais revenue en Belgique ? Et son enfant ? Sa grand-mère lui a-t-elle laissé consciemment une piste ? Le destin de ces femmes devient l'objet de toutes ses pensées. En toile de fond, s'y lie le son de Teresa, une Albanaise sans papiers qu'aide Aline.
Même si certains éléments sont réels – comme la fuite de sa famille en 1914, les lieux ou le rapprochement avec le métier d'enseignante –, Annie Préaux ne nous donne pas à lire une autofiction, mais bien un roman. À travers cette quête du passé, la narratrice se cherche elle-même. Le lecteur ne perd pas une miette de ce récit qui rapièce le tissu fragile et effiloché du passé et du présent qui se mêlent enfin à l'unisson.)

Émilie Gäbele, Le Carnet et les Instants.

*

Aline est coincée dans sa boite de conserve qui lui sert de vie. Son mari l'énerve, au mieux l'indiffère. La retraite ne va pas être facile. Elle écrit pour s'évader, traînant son ordinateur partout avec elle. Il y a bien Felicia la réfugiée sans papiers qui loge chez son amie Christiane, il y a sa nièce adorée et il y a le vide. Pour ne pas fuir, là de suite, elle va chercher des renseignements sur sa grand-mère qui a vécu l'exode pendant la guerre. Pourquoi ne pas regarder la fuite obligée des autres quand on n'est pas capable de partir ? Aline est vieille avant l'heure, au début de son récit. Elle va évoluer, se libérer et délivrer une autre femme qui ne demandait qu'à exister. Des rencontres, des remises en question, une certaine réflexion vont l'aider à briser ses carcans. Un récit très agréable.

Pyrouette, Babelio.


*

Les chemins de soi sont les moins accessibles…

La « retraite » porte bien son nom. Aline, professeure d'histoire, est saisie de vertige… Pour déjouer les pièges du temps, elle remonte le cours des événements tragiques qui touchent de plein fouet le Borinage. Août 1914 : l'exode, la peur, l'interminable voyage des familles affolées, les files le long des routes.

La narratrice connaît les lieux depuis toujours ; elle les apprivoise à la lumière des événements du passé et, mieux encore, elle leur donne du sens. Car la courte distance entre la frontière et son village rejoint son propre parcours d'écriture : « [...] j'ai enfin consenti à avancer sur le chemin des retrouvailles avec mes morts, des idées m'arrivent en foule, des images, j'entends des bruits, des gens qui parlent, bougent, font des choses, comme dans un film. Si je ne les écris pas, tous ces échos du passé vont pourrir en moi… »

Mais Fuites est bien davantage qu'un énième commentaire sur la Grande Guerre ; les enjeux dépassent la chronique et touchent à des lieux inscrits dans la mémoire frontalière : « Le Borinage n'a pas de fleuve et guère de rivières. Aucun bruissement d'eau qui s'enfuit. Aucun éclat argenté. Aucune crue grondante et aucune paix revenue. » II s'agit bien « d'un pays dur », même si « les terrils de mon enfance ont viré au vert ».
L'auteure fait la navette entre la route de la frontière, pavée et grouillante des souvenirs d'autrefois, et « le ruban d'asphalte » qui s'en va vers le sud… Ainsi progresse-t-elle entre passé et présent, avec tendresse et mélancolie. Et le désenchantement qui la gagne est nourri par une sournoise érosion du couple autant que par l'écart effroyable qui l'éloigne de ses propres souvenirs. Fuites se lit donc comme un journal de vie et il se trouve que, rejointe par sa propre histoire, l'auteure n'en finit pas de céder au temps et à l'oubli des parts essentielles d'elle-même.

Michel JOIRET, Le Non-Dit n° 106.




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