Bouton
Retour au catalogue


Écrivain belge né à Liège,
Ben Arès
a dirigé avec David Besschops et Antoine Wauters les revue Matières à poésie et Langue vive, et organisé les lectures publiques Matières à poésie.
Depuis 2009, il réside à Toliara, Madagascar
Il a publié une douzaine d'ouvrages, poésie, romans et nouvelles.



Ben Arès


Les jours rouges

Illustration de vouverture
© Salymfayad

Les jours rouges

en coédition avec la Bibliothèque malgache (pour la version numéroque)

https://www.bibliothequemalgache.com/fiches/074_Ben_Ares_Jours_rouges.html

Nouvelles, 2019

100 pages.
ISBN: livre 978-2-8070-0203-6
La version numérique est publiée par la
Bibliothèque malgache 978-2-37363-074-9

14,00 EUR Livre
3,99 EUR Livre numérique

À Toliara et alentours, Malgaches, Karana et Vazaha se croisent, se mêlent et s’emmêlent pour le meilleur et pour le pire. On nage. Dans le cours imprévisible, les remous, la mêlée, parfois hors des flots. On vit en ville comme au village. Dans les gargotes, sur les routes de goudron éclaté et les pistes de sable. Comme chez soi en dur, en tôles ou en vondro. Reclus ou en ribote. On improvise. Aux détours d’un zébu, d’un fou, d’un trépassé ou d’un éloquent soudard. Dans le charivari infernal, le vif des traditions locales, les êtres marchent au charbon ou flottent, dévient malgré eux de foutaises en désespoirs, de malentendus en traquenards ou états de grâce. On se chamaille. On palabre pour un bien commun, un canard qu’on déplume ou un sort venu de nulle part. On s’étripe pour le sel et la terre, on rouscaille, chante la guigne ou la poisse, on s’esclaffe, se dégage, rit de l’homme, la femme qui n’a pas fini d’en voir. Et si au final les genres, les classes, les origines se confondaient pour laisser planer tous les doutes ? Et si, pétris et navigués, dénudés, au lieu de fuir, nous acceptions d’être tous du même cru, de la même trempe, sans distinction ? Qu’il en déplaise à Dieu, aux illustres Aînés, aux arrogants et férus du langage sinistré, il nous est offert de boire la vie jusqu’à la lie, la lune nouvelle et l’art de résonner du tsapiky au soleil de l’amour noir.





Extrait


Nous l’attendions, elle si rare, si précieuse dans notre sud aride, déshérité par les eaux divines et les coins de verdure. Depuis des lunes et des lunes, pas une goutte n’était tombée des cieux ! Les prières des plus grands sorciers, de nos plus illustres ombiasy n’étaient, semble-t-il, point entendues.
Le soleil, chaque jour, nous assommait, conduisait nos corps de commerçants des rues – gargotiers, vendeurs de soupes, d’ailes ou de cuisses grillées, tireurs de posy posy, conducteurs de charrettes à bras ou à zébus, réparateurs de bicyclettes ou de chaussures, porteurs, légumières, bouchers de saucisse, de porc ou de bœuf et poissonnières étalant des crabes, poulpes, crevettes, calmars, mérous, les colonies de mouches tournoyant autour des jus, du sang, de la saumure et des sueurs, charbonniers parmi les sacs, le charbon étendu pour être débité, trié à proximité du tas d’ordures, dépotoir fumant du quartier, vendeuses de mangues, citrons, sambos ou ces beignets triangulaires fourrés d’oignon, de pomme de terre et de viande hachée, soky ou pâtés d’oursin, démerdeurs, ivrognes, filles traînant ci et là à l’affût de quelque picaille – à l’état d’inertie.
Jour après jour il en imposait. Et les rues, pistes et chemins étaient désertés aux heures les plus brûlantes, hormis par nous les tireurs de posy posy dormant les quatre fers en l’air, les bouches grandes ouvertes, à même le sol, à l’ombre de notre véhicule ou dessous, hormis par nous vendeuses sur le marché, pliées en quatre et roupillant sous les quatre pieds de notre petit présentoir de courges, tomates ou poivrons, ou étalées sur la planche et ronflant à côté des verdures à l’agonie réclamant d’être régulièrement humectées, hormis par nous errants, vaquant à nos mirages, délires et déboires, amours fuies, gagnées chichement et perdues.



Ce qu'ils en ont dit

*

Poussière, rhum, magot et sueurs fauves

Avec Les jours rouges, Ben Arès nous plonge dans un recueil de nouvelles dévoilant la vie quotidienne de Madagascar, un pays où règne la sécheresse qui tape sur les cases en tôle de trois mètres sur trois. Un pays où nous découvrons la pauvreté des autochtones aux «petits métiers ou sans métier». Un pays où les étrangers sont à la fois vénérés et méprisés, mais aussi victimes de préjugés. C’est qu’ils ont pu se payer un billet d’avion pour venir d’Europe ; ils sont donc considérés comme riches, des « pompes à fric » ou des maris potentiels, c’est selon.
C’est à travers des événements banals comme un mariage, une naissance ou la maladie d’un enfant que nous découvrons les coutumes locales d’un pays très imprégné de croyances.
Ici l’on croit que la maladie est une histoire de malédiction, de jet de sort et non de médecine. La croyance populaire pense ou suppose que celui qui brille par son absence au chevet d’un malade est peut-être le responsable, le jeteur de sort en personne […] le problème était que la plupart des gens venus de la brousse pensent que si la médecine ne soigne pas quelqu’un dans les vingt-quatre heures, c’est qu’il faut avoir recours à d’autres méthodes, aux idoles, à la magie.
Le lecteur qui ne connaît pas le fonctionnement du pays découvre avec stupéfaction le flou artistique qui règne là-bas, dans la gestion des litiges ou dans le paiement des charges des maisons.
Dans ce pays, il n’est pas rare que les charges d’eau et d’électricité soient communes parce que les installations des circuits et des canalisations de diverses habitations attenantes sont reliées à un seul compteur électrique et à un seul compteur d’eau. Ainsi, les charges mensuelles sont tout simplement réparties sur le nombre de locataires. En principe, de façon équitable. […] C’est comme ça. Flou. Et le flou se justifie aisément, avec les mots qu’il faut, qu’on veut, puisque rien n’est vérifiable. Et puis comment l’attaquer, et pourquoi le bannir après tout ce flou qui tantôt nous incommode, tantôt nous arrange ?
Ben Arès nous donne à lire une réalité plus dure quand il évoque la différence ténue entre une prostituée et une femme entretenue (par un étranger, la plupart du temps), la honte jetée sur les handicapés, mais aussi les associations humanitaires (et pas que !) qui ne se gênent pas pour trouver des sources de profit aux dépens des personnes pauvres. Pour utiliser les mots de l’auteur, la justice est «une vaste blague dans ce pays».
Les jours rouges, une belle claque qui nous rappelle que nous sommes bien nantis dans notre univers occidental cosy.

Séverine Radoux, Le Carnet et les Instants.


*
Né à Liège, Ben Arès a toujours été féru de littérature et n'a jamais hésité à la promouvoir. Il plante son nouveau récit à Madagascar, un pays où se tutoient diverses populations. On y vit des aléas du quotidien, entre moments d'enthousiasme et d'abattement. Souvent, on improvise et tout devient sujet à palabres. On chante la guigne comme les félicités. On se chamaille et on se réconcilie aussitôt. On se dispute pour un canard ou du pain. Dans ce monde qui ressemble à un village, chacun sait ce que fait l'autre. L'espoir consume l'existence au-delà du corps de l'horizon, d'un feu doux. Qu'il en déplaise aux arrogants, il importe ici de boire chaque minute jusqu'à la lie, de laisser résonner les hymnes à l'amour sans fatalisme et d'assurer pleinement chaque geste.
L'auteur nous offre une visite atypique dans une région située dans la corne de l'Afrique, peu connue des Européens et, avec une langue belle et simple parle du quotidien, sans sombrer dans l'exotisme facile et en laissant au vestiaire les dépliants de l'Office du Tourisme local.

Paul Huet, Bruxelles-Culture


*

Vivre à Madagascar

Dans la région de Tolaria, à Madagascar, où il réside, Ben Arès a écrit ce recueil de nouvelles qui raconte l’histoire de cette région où les jours sont rouges comme le rouge de la latérite. C’est aussi l’histoire du clan des « Mahafaly, les Bienheureux, les Réjouis venus de l’extrême sud » de l’île, le clan dont fait partie la fille qui partage sa vie. elle doit le présenter lui le vahaza à l’ensemble de la phratrie pour qu’elle donne son avis sur son acceptation dans le cercle familial au sens large du terme. L’arrivée de l’étranger est l’occasion d’une grande fête. Même s’ils sont pauvres, ces gens n’en n’ont pas moins le sens de l’excès, ils partagent tout, surtout ce que l’étranger apporte pour s’acquitter de son droit à séduire une fille du clan. Malgré leur grand dénuement, ils acceptent avec bonne humeur le sort qui leur est réservé. Quand les jours sont favorables, comme quand la pluie tant attendue détruit tout mais apporte la vie, ils font la fête en buvant et mangeant immodérément au son de la musique traditionnelle.
Ben Arès utilise un langage simple, coloré, empreint de termes locaux, un langage où l’on sent dans le rythme, la construction des phrases, la structuration des idées, l’influence de la tradition orale, du palabre interminable, du palabre qui tient lieu de média, qui constitue le débat nécessaire avant toute prise de décision. Dans cette écriture Ben Arès raconte l’arrivée de l’étranger dans le clan, l’accueil qu’’on lui réserve, sa relation avec une fille de la famille, l’arrivée de l’enfant, le travail, la pénurie dont on s’accommode, la fête qu’on fait à chaque occasion, le malade qu’il faut arracher à la sorcellerie pour le confier à la médecine, le couple qui se défait, les mères qui doivent se débrouiller pour nourrir les enfants, les femmes qui sont toujours les perdantes. Et le rêve de partir vers une grande ville et ses lumières avec tous les risques que cela comporte, le rêve qui se heurte au désir de conserver le confort médiocre et sécuritaire de la vie dans le clan. La tradition triomphe encore très souvent du progrès technique, du désir de tout ce qui brille et rend la vie plus facile. Le poids de l’obscurantisme des croyances rituelles est très lourd surtout quand il s’accommode si bien des diverses religions importées sur l’île.
Ben Arès raconte la vie de ces gens qui malgré une grande pauvreté et bien des misères affrontent la vie avec calme et sérénité, acceptant ce que leurs dieux, celui des étrangers et les forces de la nature leur envoient. Il dénonce le discours des autorités qui cherchent à imputer à d’hypothétiques querelles ethniques toute la misère qui sévit sur l’île masquant ainsi leur incapacité et leurs malversations. Même si elles n’ont pas la chance d’accéder à l’instruction minimale, ces populations ont un grand bon sens et ne se fient qu’à ce qu’elles ont appris elles-mêmes par expérience ou par la voix des anciens. Elles se moquent de nos concepts auxquels elles n’entendent rien, « Comme ma sœur. Comme ma mère et la mère de ma mère ou de mon père. Je ne m’encombre guère des questions idiotes sur l’inné et l’acquis … La vie est ce qu’elle est … Et je n’ai aucune idée de ce que ce mot sans fond de Morale veut dire ».

A Tolaria, la philosophie est simple : « un homme qui court, qui craint le temps et jamais ne s’arrête est un homme mort ; d’autre part, celui qui feint de subir les désagréments de la lenteur pour mieux en tirer profit et justifier ses dépenses ni vues ni connues est sans conteste un enfant de salaud ». Une philosophie que nos civilisations agitées devraient méditer.

Débézed, Critiqueslibres.com, Les Belles Phrases et mesimpressionsdelecture.









Bouton
Retour au catalogue