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Stefano KAOZE

ŒUVRE COMPLÈTE



Kaoze
Illustration de couverture :
© Sarah Kaliski / doc. AML

Édition établie sous la direction de
Maurice Amuri Mpala-Lutebele
et Jean-Claude Kangomba

Publié en coédition avec
Les Archives & Musée de la Littérature
sous la direction de Marc Quaghebeur

Logo-AML

Anthologie, 2018

512 pages
ISBN : 978-2-87168-086-4 (livre) –  978-2-8070-0180-0 (PDF) – 978-2-8070-0181-7 (ePub)
25,00 EUR



Stefano Kaoze (1886-1951) a été premier prêtre catholique africain de son pays (1917).
La Psychologie des Bantu, publié en 1910, premier texte de la littérature congolaise de langue française, impose quelques solides remises en perspective sur l’histoire des francophonies littéraires africaines, comme sur la précocité et l’intelligence des réactions congolaises aux savoirs apportés par le colonisateur.
Stefano Kaoze y explique à ses interlocuteurs occidentaux l’autre forme de culture qu’est celle de ses ancêtres. Il indique ainsi les chemins de l’inculturation en lieu et place de l’acculturation.
Tout au long de son existence, à côté de ses tâches pastorales, cette figure subtile et tenace de prêtre et d’intellectuel poursuivit discrètement ce travail en faisant passer en français la mémoire des Batabwa. Il donnait ainsi des assises à la connaissance interculturelle comme à la conscience identitaire des siens.
Le rassemblement et l’édition critique de ses textes constitueront une découverte pour beaucoup. Elle pose une balise majeure pour la prise de conscience et l’étude de la littérature francophone congolaise.

Marc Quaghebeur, extrait de la préface
.


e-books
10,99 EUR




Extrait


Le Jugement
Un homme qui juge bien c’est le « muntu wa mulangwe ». Ainsi un enfant a été blessé par un autre. Mais c’est le blessé qui a provoqué la bataille. Le père ou la mère du blessé vient demander : « pourquoi mon enfant a-t-il été blessé ? »
Cette question indique, d’après nous noirs, que ce père ou cette mère a un bon jugement ; il n’est pas faux ; car s’il était faux, il ne viendrait que pour se venger. Suivons notre exemple. Si ceux qui assistaient à la bataille lui répondent que c’est son enfant qui est la cause de la bataille et si le père ou la mère accepte ce témoignage après une réflexion ou raisonnement de se dire : « Ah ! c’est vrai, ces hommes ne me trompent pas à cause de ceci ou de cela » et ajouter à haute voix : « Ah, mon enfant, c’est ta faute, tu as mérité ». Ah ! cet homme juge très bien, il ne suit pas ses propres sentiments, dirons-nous.
Le bon jugement est très respecté ici chez nous. Aussi ce n’est que ceux qui jugent bien qui sont intelligents dans le pays. Cet art se remarque surtout dans les enquêtes à arranger dans le pays ; il y a des individus, connus pour cela. Ce jugement est pratique, est surtout dans le côté moral. Dans ce point le jugement est surtout donné aux hommes à l’âge mûr.
Le Raisonnement
[…] Pour tromper quelqu’un dans les enquêtes, nous ne sommes pas malins, comme a dit M. A. Hoornaert ; nous ne voyons pas les détails que le juge va nous imposer â répondre. Même un noir plus malin, par exception, pourrait les surprendre en faute. Tout cela parce que le raisonnement n’est pas clair. Nous voulons dire beaucoup pour tromper le juge, mais nous nous tendons les pièges dans lesquels nous serons pris. Surtout dans l’état de sauvagerie. Le civilisé, sans égards à la Religion est surtout menteur.
Souvent nous ne savons pas même ce que le Blanc veut de nous et comment raisonner avec lui et nous tremblons devant lui





Ce qu'ils en ont dit


Réunies par des universitaires congolais, les œuvres complètes de Stefano Kaoze (vers 1885-1951) révèlent le rôle de témoin intérieur attribué par le colonisateur à l’« indigène civilisé », formé par les institutions coloniales, et celui que cet indigène s’est attribué face à la colonisation. Dans La Psychologie des Bantous, Kaoze, premier prêtre catholique et premier auteur francophone du Congo, oscille entre un discours qui conforte la théorie de la supériorité du Blanc et un discours de valorisation de la culture bantoue. Il étudie sa langue (Le Kitabwa, une langue bantoue), éclairant ainsi la pensée de son peuple et les distorsions engendrées par la domination belge. Les pratiques païennes exposées dans La religion naturelle chez les bantous permettent de mesurer la violence d’une christianisation qui heurte les fondements mêmes de cette civilisation dont Kaoze évoque l’organisation sociale et les mythes fondateurs dans Histoire et réflexion. L’ouvrage — un parfait exemple du cheminement de l’indigène aliéné par les institutions coloniales vers son affranchissement intellectuel — se termine par des lettres inédites où il décrit l’humiliation de son peuple.

Ali Chibani, Le Monde diplomatique

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La parution de l’Œuvre complète de Stefano Kaoze dans la collection « Papier blanc, Encre noire », sous l’égide des Archives et Musée de la Littérature, constitue un jalon important pour la connaissance des écritures francophones au Congo. Stefano Kaoze a en effet été le premier prêtre catholique africain du Congo, ainsi que l’auteur, en 1910, du premier texte congolais en langue française, La Psychologie des Bantu.
Ce volume comprend les textes écrits par Stefano Kaoze entre 1910 et 1943. Dans sa préface intitulée « Le Précurseur », Marc Quaghebeur avoue dès l’entame que sa lecture de La Psychologie des Bantu fut une découverte, ainsi qu’un surprenant révélateur. Le préfacier replace l’œuvre de Kaoze dans le contexte politique de l’époque (la colonisation) et loue à juste titre les mérites d’un texte directement venu d’Afrique centrale et écrit en français par un jeune Congolais. C’est un fait rare, déclare-t-il, tant par sa précocité que par sa qualité, au sein des espaces africains récemment colonisés.
La Psychologie des Bantu est un repère important en matière d’histoire littéraire francophone en Afrique centrale, mais aussi l’exemple parfait de la rapidité d’assimilation et d’appropriation, par les Congolais, de la langue du colonisateur. Celle-ci devient, de cette manière, un moyen d’expression de leurs spécificités culturelles et artistiques. Dans une introduction, Maurice Amuri Mpala-Lutebele précise que, né au début de l’époque coloniale où le Blanc sous-estimait l’intelligence du Noir, Stefano Kaoze força grâce à ses qualités intellectuelles l’admiration de ses premiers éducateurs, les Pères blancs. Ce livre n’est pas seulement le signal fort de la naissance au Congo d’une histoire scientifique, mais aussi, et surtout, sa légitimation dans la langue du maître à penser.
Kaoze est l’incarnation de la sagesse bantu et de l’identité négro-africaine. Le volume, qui retrace la vie de ce précurseur des intellectuels congolais, met en lumière les combats qu’il a menés. À savoir : la mise en évidence de la valeur inestimable de la sagesse et de la culture bantu, la priorité donnée à l’émergence d’un christianisme africain, la valorisation de la philosophie et de la théologie africaines, la lutte pour l’émancipation de l’homme noir dans le concert des nations, etc.
Les différentes sections de l’ouvrage ont des titres évocateurs des réalités particulières de la société congolaise : Le kitabwa, une langue bantu ; Organisation sociale chez les Batabwa ; Le métier à tisser chez les Batabwa ; Mipasyi na Ngulu we Leza ou la religion naturelle chez les Bantous ; Histoire et réflexions. L’ouvrage s’achève sur un choix de lettres de Stefano Kaoze écrites en kitabwa, swahili et français.
On décèle dans cette Œuvre complète les parcours croisés de l’homme engagé, de l’éducateur, du passeur interculturel. Kaoze se profile comme un homme-orchestre – ethnologue, grammairien, philosophe, psychologue, pédagogue, etc. Cette édition des AML réalise sa prophétie : « Ce n’est qu’après ma mort que l’on mettra de l’ordre dans les papiers que j’ai laissés ».

Guy Keba-Gumba, Francofonia n° 76.

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Stefano Kaoze (1886-1951), ordonné prêtre en 1917, était surtout connu pour un texte, La Psychologie des Bantu, publié en deux parties dans la Revue Congolaise en 1910 et 1911. Le reste de sa production était conservée sous forme de manuscrits à la bibliothèque du diocèse de Kalemie-Kirungu. Un projet scientifique mené par les Archives et Musée de la Littérature et l’Université de Lubumbashi permet désormais de saisir l’importance et le caractère pionnier du travail accompli par le premier ecclésiastique congolais de la seconde phase d’évangélisation (i.e. à partir de 1880, la première s’étendant de 1482 à 1835). Rappelons le contexte : avec Kaoze, nous sommes dans l’Est de l’actuelle RDC, sur les rives occidentales du Tanganyika, dans la partie Nord du Katanga, alors meurtrie par les traitants esclavagistes et par les conflits contre ces derniers ; le premier poste militaire y a été établi en 1883, à Mpala où les premiers Pères Blancs se sont installés deux ans après ; Kaoze est donc issu de la toute première génération christianisée de la région.
La Psychologie des Bantu s’ouvre sur l’introduction du Jésuite A. Vermeersch expliquant la genèse de l’étude de Kaoze. Il s’agissait de comprendre la manière de penser des indigènes de la colonie à partir du travail de l’un d’entre eux, « prié d’écrire, sans des secours livresques, sur la physionomie intellectuelle et morale de ses concitoyens » (p. 50). Nous avons affaire à une œuvre de commande, destinée à être publiée dans une revue coloniale belge, et donc à être lue dans un contexte plutôt favorable à la colonisation. On ne s’étonnera pas de trouver ici des marques de déférence à l’égard de l’épistémologie importée : « Aussi c’est dans l’invention des termes de la philosophie et des principes que le Noir tremblera devant l’intelligence du Blanc qui a inventé tout cela. Ah ! il est grand ce Blanc ! Il est actif et incroyablement » (p. 59). La question qui se pose pour l’indigène n’est pas celle de l’intelligence, écrit Kaoze, mais de l’incompréhension face à ce savoir-là, face aux intentions du colonisateur. « Souvent nous ne savons pas même ce que le Blanc veut de nous et comment raisonner avec lui et nous tremblons devant lui. […] Nous ne savons pas comment être vis-à-vis des choses européennes, comment les prendre, comment les placer […] »(p. 61 et p. 62).
L’essai de Kaoze s’apparente à une première approche anthropologique des cultures locales d’un point de vue congolais. Dans une série de paragraphes thématiques (Imagination, Défauts, Intelligence, le Raisonnement, etc.), Kaoze décrit une représentation du monde, en théorie celle du groupe auquel il appartient (BeniMarungu), mais qu’il pense possible de généraliser à un ensemble plus vaste (Wabantu) dès l’ouverture (p. 53). Son approche, mélange de descriptions anthropologiques et linguistiques, et d’objectivation des phénomènes, renvoie au processus d’inculturation déjà en cours au début du XXe siècle. Placé entre deux mondes, il tente de répondre aux interrogations des siens sur leur propre culture et représentation du monde : « Moi ici, un peu éclairé par les études, et sachant, ou pour mieux dire, ayant le sang de mes ancêtres sur ces choses, j’ai pu répondre un peu plus clairement » (p. 78). La distance de la science est aussi en l’occurrence une distance critique par rapport à certaines pratiques. Ainsi en va-t-il de l’hospitalité offerte à l’étranger de passage, obligation dont les habitants de tout village doivent s’acquitter. Il déplore que les Blancs aient modifié ce rapport à l’Autre de passage, l’indifférence tendant à devenir la norme. « Ce n’est pas moi qui dis, ce sont les noirs, mes compatriotes, que j’ai entendu dire et ils sont fâchés » (p. 84).
Pour Kaoze, la langue révèle certaines caractéristiques de la culture étudiée. De là, le travail d’exégèse sur les expressions qu’il traduit en français. Les structures linguistiques reflètent bien quelque chose des structures culturelles. Cette attention à la langue devait l’amener à rédiger une grammaire, celle du « kitabwa, une langue bantu » (1940). En ce domaine, Kaoze peut également être tenu pour un précurseur. « Par son analyse du fonctionnement de la langue comme un système, cette étude va au-delà de la présentation de la grammaire du kitabwa pour cerner et exploiter la stylistique de la langue en vue de percevoir des visions cosmiques singulières de ce peuple » (M. Amuri, p. 31). C’est exactement le propos de Kaoze dans « Organisation sociale chez les Batawaba » (1941), un essai anthropologique reposant sur l’analyse des structures sociales, ainsi que sur l’analyse de la langue comme reflet de celles-ci. La description de la structure grammaticale permet de saisir en partie le contexte culturel dont il est question dans ces pages. Le travail de Kaoze sur l’origine et la signification de certaines notions le porte à établir des ponts entre les cultures. Ainsi en va-t-il du mukowa qu’il décrypte à partir d’un locus déterminé pour en appliquer les termes à d’autres groupes, hors Afrique : « Le mukowa veut donc dire une parenté dans le sens large de ce mot. Dans ce sens, les Israélites, en tant que descendants d’une même souche généalogique, Jacob, formaient un vrai mukowa, ici chez les Batwaba. Les “Bourbons” seraient aussi un mukowa ; de même que les “Dupont”, les “Capétiens”. De cette définition, il s’ensuit qu’il y a des mikowa chez les Européens » (p. 237).
L’étude des structures linguistiques et sociales l’a également amené à se pencher sur les pratiques religieuses des Batabwa et, plus généralement, des Bantu dans « La religion naturelle chez les Bantous » (1942). Si la nouvelle religion constitue la révélation ultime pour l’auteur, elle n’invalide pas pour autant le système préexistant. « En effet, cette religion éclairera et perfectionnera ce qui était vrai, mais imparfait, ou à l’état d’embryon dans les religions non révélées » (p. 31 7). Celles-ci, ajoute-t-il, disparaîtront inévitablement au profit du christianisme, mais tenir les peuples bantous pour « stupides » parce qu’ils possèdent un autre système de croyances est chose « insensée » (p. 346).
Le chapitre suivant, « Histoire et réflexions », tente d’établir les généalogies claniques d’une part, et revient sur l’histoire récente de la région, d’autre part. Le contexte colonial à partir duquel pense et écrit Kaoze devait immanquablement influencer, en partie, sa vision du Congo belge. Il n’est dès lors pas surprenant de trouver ici une hagiographie du capitaine français Ludovic Joubert (1842-1927), transformé en « mythe Capitaine Joubert » (p. 404), parce qu’il a combattu le trafic d’esclaves et défait les Arabes (« Ainsi se termina le règne satanique de Rumaliza et de Tabora en ces pays », p. 410). Ces pages révèlent aussi la coexistence complexe, conflictuelle, de deux représentations du monde, l’opposition entre normes ainsi qu’entre savoirs. De ce point de vue, la réflexion de Kaoze sur ce que le savoir colonial désignera de manière abusive comme « sorcellerie » annonce les travaux d’un autre religieux africaniste, Éric de Rosny : « […] il ne faut pas rendre le sens du bulozi par le mot sorcellerie, lequel est un terme trop générique, mais bien par le mot sortilège – mauvais sort – qui est un mot spécifique. Le mot bulozi a toujours un sens péjoratif, tandis que le mot sorcellerie peut avoir le sens péjoratif comme il peut avoir un bon sens » (p. 411).
Face aux conséquences sociales de l’opposition entre normes et savoirs, Kaoze en viendra même à critiquer la façon dont l’administration coloniale désigne les chefs locaux : « Par ailleurs, le choix du chef indigène devrait être plus judicieux. Il ne devrait pas être le monopole d’un seul Administrateur, si capable soit-il. Mais tout le pays devrait y participer, au moins l’Administrateur devrait consulter les hommes sérieux du pays dont il s’agit » (p. 430). On le voit, le prêtre avait conscience des tensions et clivages sociaux inhérents à l’organisation stratifiée de la colonie. Des écrits plus intimes (« Quelques lettres de Stefano Kaoze ») rendent d’ailleurs compte de la perspective critique qui pouvait être la sienne. Ainsi dans une lettre datée du 23 août 1945 évoque-t-il les problèmes rencontrés par certains jeunes Congolais dans l’accès au monde du travail : « [L]a jeunesse n’écoute plus personne et ne fait que s’énerver de plus en plus. Elle est toujours mécontente, prête à fomenter ou à faire partie dans une révolte, non satisfaite qu’elle est ». (p. 477).
M. Quaghebeur soutient dans son introduction que l’on peut tenir l’œuvre de Kaoze pour le terminus a quo de l’histoire littéraire francophone en Afrique Centrale (p. 15). Désormais, il n’est plus permis de douter qu’avec Kaoze, la recherche tient un point de départ, mais plutôt de la production scientifique écrite en français à partir du Congo. C’est ce que défendent d’ailleurs d’autres chercheurs. Ainsi, quand S. Riva évoque les premiers textes congolais écrits en français dans sa Nouvelle histoire de la littérature du Congo-Kinshasa (2006), elle renvoie à Kaoze (La psychologie des Bantu) et P. Lomami Tchibamba (Ngando, 1948) comme points de départ. Ces deux auteurs ont, en effet, proposé plus tôt qu’on ne le pensait « une nouvelle anthropologie africaine », le premier sur le mode de l’essai et le second sur le mode romanesque (dans Histoire de la littérature négro-africaine, 2004 ; L. Kesteloot renvoie également au seul Ngando au moment d’évoquer les premiers écrits littéraires en Afrique noire). Quoi qu’il en soit, ce volume essentiel témoigne bien de l’émergence et de l’affirmation progressive d’un chercheur congolais travaillant dans la langue importée. Avec Kaoze, ainsi que le soutient Maurice Amuri, le Congo « vivait le premier pas de son histoire scientifique, culturelle, écrite en français : sa légitimation » (p. 21). En publiant les œuvres complètes de Stefano Kaoze, les A.M.L. confirment le rôle de premier plan joué par cette institution dans la (re)découverte de la production littéraire et scientifique congolaise (mais également burundaise et rwandaise) par le biais d’éditions de qualité.

Fabrice SCHURMANS, Études Littéraires Africaines, n° 47.




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