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Juvenal Norwanubusa
né en 1953 à Kiganda (Kanyami) en province de Muramvya (Burundi), est docteur en Philosophie et Lettres (Philologie romane) de l’Université catholique de Louvain. Professeur à l’Université du Burundi, il a occupé les fonctions de doyen de la Faculté des Lettres et Sciences humaines, de conseiller du recteur chargé de la Coopération et de titulaire de la Chaire Unesco en Droits de l’homme et résolution pacifique  des conflits. Il a été ministre de la Fonction publique, du Travail et de la Sécurité sociale. Il est par ailleurs l’auteur d’un récit Les Années avalanche paru dans la même collection.


Juvénal Norwanubusa

Littérature Burundi
Illustration de couverture :
© Sarah Kaliski / doc. AML


LA LITTÉRATURE DE LANGUE FRANÇAISE
AU BURUNDI


Publié en coédition avec
Les Archives & Musée de la Littérature
sous la direction de Marc Quaghebeur

Logo-AML

Essai, 2013
328 pages
ISBN: 978-2-87168-070-3
22,00 EUR


Livre pionnier, fondateur d’une véritable histoire littéraire, le travail de Juvénal Ngorwanubusa ouvre les portes d’une Francophonie parmi les plus secrètes et les plus méconnues. Une Francophonie dont le passage des grandes traditions orales à l’écriture en français commence à s’opérer dès la fin du XIXe siècle, au moment même où la tutelle coloniale allemande cherche à se mettre en place mais doit faire face à la résistance farouche du roi Mwezi Gisabo. Une Francophonie dont la réalité sera dès lors plus lente à se faire connaître et reconnaître que dans d’autres aires francophones. Livre-histoire et livre-anthologie, La Littérature de langue française au Burundi explicite bien les trois grandes phases de cette histoire littéraire. Le travail de collecte et de transcription des grandes traditions poétiques et proverbiales par des ecclésiastiques européens, puis africains, a constitué le premier socle mémoriel en français d’un peuple. Le moment Kayoya marque ensuite l’émergence d’une littérature à part entière – et ce, à l’heure du retour du pays à l’Indépendance. Cette émergence se produit à travers le poétique d’une part, l’inscription de la tension interculturelle de l’autre. Les 40-50, dernières années, enfin, voient franchir progressivement une nouvelle étape, celle de la reprise par la fiction des contradictions et avancées de l’Histoire et de la constitution, au début du xxie siècle, d’une amorce de champ littéraire spécifique.
Un livre qui vient à son heure. Un livre qui démontre, une nouvelle fois, le pluriel et la singularité des Francophonies culturelles.


Prix Emma martin



Extrait


« Les poncifs ont la vie dure, on le sait. Ils risquent de trouver de nouveaux champs d’expression avec les simplifications propres à la civilisation médiatique. Les clichés relatifs aux littératures francophones sont tout aussi actifs et pernicieux. Ils le sont d’autant plus que le système des périphéries ou des aires latérales, issu de la construction française, continue de fonctionner comme si les Francophonies n’existaient pas réellement. Comme si celles-ci ne constituaient pas des réalités, dotées chacune de logique intrinsèque, au sein du système franco-francophone, quoiqu’avec des transversales et un rapport à la localisation parisienne. S’il s’agit, qui plus est, de la Belgique ou des pays d’Afrique qui firent partie de son espace colonial, on se trouve en sus, comme avec la Suisse d’ailleurs (mais qui n’eut pas d’empire colonial), devant des mondes d’autant plus excentrés, mal ou peu commentés, que leurs Histoires ne peuvent se décrire et se dire dans la logique franco-française, sans la remettre en cause, d’une manière ou d’une autre. » (Marc Quaghebeur, extrait de la préface)



Ce qu'ils en ont dit


Le Burundi, raconté “de l’intérieur” par des auteurs de talent (l’histoire du gibier n’est pas la même que celle du chasseur…)

Comment les Africains, et plus particulièrement les citoyens du Rwanda et du Burundi ont ils vécu le fait colonial ? Comment ont ils ressenti la mise à l’écart d’Imana, le dieu unique qui garantissait l’équilibre de la société, vécu la dépréciation voire la négation de leur culture, le travestissement des relations interethniques devenues antagonistes, comment ont ils subi les corvées, les innombrables travaux obligatoires qui leur furent imposés au nom du « progrès » et «pour leur bien »…A vrai dire, l’histoire ayant été essentiellement écrite par les conquérants, les coloniaux et même les anthropologues venus du Nord, on ignore à peu près tout du « vécu » et des sentiments des populations concernées.
Pour cette seule raison, l’évocation du Burundi dans les années 50, puis durant le « génocide sélectif » des Hutus en 1972 telle qu’elle se dégage des romans de Joseph Cimpaye « L’homme de ma colline » et Aloys Misago « La descente aux enfers », mériterait déjà d’être saluée. Mais les quatre ouvrages publiés par Marc Quaghebeur, dont, en plus des deux précités, « Les années avalanche » et « La littérature française au Burundi » de Juvenal Ngorwanubusa feront date pour d’autres raisons encore : ces ouvrages révèlent, tout simplement, l’existence d’auteurs de grand talent dans des pays où l’éducation dispensée par les Belges demeurait cependant très lacunaire.
Le récit que livre Joseph Cimpaye, l’un des premiers intellectuels burundais, qui fut Premier ministre en 1961 est à la fois simple, attachant, et révélateur. Dans une langue ciselée à la perfection (et dont la métropole a depuis longtemps perdu la finesse de l’usage) l’auteur conte le destin tragique du jeune Benedikto, un « contribuable » de famille modeste, ou plutôt un « corvéable » à merci. Ne supportant plus les brûlures et les humiliations de la chicotte (le fouet utilisé par les administrateurs belges et leurs auxiliaires locaux) le jeune homme, comme tant d’autres de ses concitoyens décide de fuir et de tenter de rejoindre l’Ouganda. La vie y semble plus facile, même si les valeurs de la tradition sont érodées par le goût du lucre et l’emprise du commerce, mais l’aventure se terminera tragiquement.
Le récit est simple comme une épure, mais il se lit avec émotion, compassion et aussi avec remords car il décrit une société coloniale en mutation, où règnent l’arbitraire, le favoritisme, où les coutumes anciennes résistent mal aux nouvelles dispositions imposées par les Blancs et leur administration.
Publiés sous la responsabilité des Archives et Musée de la littérature dans la collection Papier blanc Encre noire, ces quatre ouvrages rédigés à la veille ou au lendemain des indépendances présentent un intérêt très actuel, car mesurer les souffrances du passé permet de mieux comprendre à la fois les tragédies de la décolonisation et les difficultés des dernières décennies. En outre, ces ouvrages représentent le chaînon qui manquait dans l’histoire de la littérature francophone d’Afrique centrale.

Le carnet de Colette Braeckman


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Coup de projecteur sur la - mince - littérature burundaise.

Les éditions M.E.O et Archives et Musée de la Littérature (de la Bibliothèque royale de Belgique) publient un essai sur la littérature burundaise en langue française, ainsi que le premier roman francophone de ce pays, "L’homme de ma colline".
L’auteur de cette anthologie critique s’interroge sur les causes de la "quasi inexistence du Burundi sur le plan littéraire" : la politique coloniale belge – "pas d’élite, pas de problème" ? L’indifférence des autorités traditionnelles pour la littérature ? La répugnance des élites burundaises à encenser l’œuvre belge ? Le manque de structures éditoriales ? La censure exercée par les régimes dictatoriaux post-indépendance ? Mais toutes valent aussi pour le Rwanda (sauf la deuxième) et le Congo, où la création littéraire fut bien plus abondante, note l’auteur sans trouver de réponse satisfaisante à la pauvreté littéraire du Burundi.
Raison de plus pour étudier ce qui existe – ce que fait l’auteur, passant de la littérature traditionaliste née à l’ombre des Pères Blancs, célébrant la vache ou recensant les proverbes qui reflètent la culture rurale burundaise, aux œuvres plus politiques qui virent le jour à la fin de la période coloniale ou après les massacres qui ont ensanglanté le Burundi indépendant.
Joseph Cimpayé, auteur du premier roman burundais, est précisément décédé en 1972, exécuté alors que débutent les sanglants événements que d’aucuns considèrent comme un génocide contre les Hutus de ce pays, même s’il n’a pas été reconnu officiellement comme tel.
"L’homme de ma colline" avait été écrit l’année précédant la disparition de l’auteur, alors que ce dernier effectuait une peine de prison pour "atteinte à la sûreté de l’État", alors aux mains d’une dictature militaire. Celui qui fut le premier Premier ministre du Burundi était, lors de sa première incarcération, chargé des relations publiques de la Sabena. Gracié à la mi-1971, il sera réarrêté le 2 mai 1972 et son exécution annoncée par la radio officielle, sans explication, quatre jours plus tard…
Le roman évoque les traditions rurales du Burundi des années 30 et l’émigration de paysans – coincés entre l’autorité des chefs traditionnels et celle des colons – vers l’Ouganda, recrutés par des passeurs à la recherche de main-d’œuvre bon marché. Premier roman francophone de ce pays, l’œuvre a été écrite dans un français qui entend garder sa "burundité" parce qu’il veut mettre en valeur la richesse de la culture locale. Sa rédaction achevée, le roman "n’a jamais pu être publié pour des raisons multiples", explique, en postface, le frère de Joseph Cimpaye. Voilà qui est fait, quarante ans après.

Marie-France Cros, La Libre Belgique



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Une remarque préalable, et qui me paraît importante: si l’histoire du Burundi jusqu’à l’indépendance en 1962 ressort clairement de l’exposé fait, au début du livre, de l’histoire de la langue (pas seulement la française, car les langues endogènes ont aussi leur mot à dire), il n’en va pas de même de l’histoire du pays après l’indépendance: elle est bien évoquée, en termes voilés, il est question de massacres survenus à différents moments, mais cela reste flou, enveloppé. Des atrocités, bien sûr; commises par qui et contre qui, cela n’est pas toujours dit clairement. On peut comprendre qu’il y ait là, chez l’auteur, une sorte de gêne, source de restrictions mentales, mais l’impasse ainsi faite est assez déroutante pour le lecteur.
En ce qui concerne l’histoire de la langue, il s’est passé là un phénomène assez curieux: avant la prise en main du pays par l’Allemagne,  vers 1910, les Pères blancs du cardinal Lavigerie étaient déjà solidement installés. Leur politique, reprise par les Allemands, était de favoriser uniquement, dans les écoles, l’apprentissage des langues endogènes – par crainte surtout des problèmes que ne manqueraient pas de soulever les « évolués » ébentuels. Les Belges, maîtres du pays à partir de 1916, et qui se verront confier un mandat international après la guerre, continuent dans le même sens. Rien ou pas grand-chose n’est fait pour favoriser l’apprentissage du français. On le reculera jusqu’au plus tard possible dans le cursus scolaire. C’est seulement après la seconde guerre mondiale que la situation se modifiera en profondeur, et que l’ enseignement du français sera véritablement organisé, avec des décalages importants entre la ville et la campagne. Un nouveau personnage va faire surface: l’évolué, qui sera assez souvent coupé de son milieu d’origine, et que certains textes littéraires ne manqueront pas de brocarder. Ce mouvement s’accentuera à partir de l’indépendance. Mais un courant d’opinion naîtra, de même que dans d’autres pays africains, qui prônera un retour aux langues maternelles. Suivant ces théories, reprises dans le programme de 1968, le français n’apparaît plus que comme une langue seconde, derrière le kirundi, et une langue essentiellement orale, permettant simplement de se faire comprendre. Ceci sera encore accentué par le projet de réforme de 1973, placé sous le signe de la kirundisation et de la ruralisation. Et puis, en 1975, on fera marche arrière ^pour favoriser à nouveau l’étude du français…et tout ceci laissera bien sûr des traces dans l’enseignement.
La littérature aura un développement à peu près parallèle, marqué par une grande lenteur, et certains textes sont très révélateurs. Ainsi, le P.Albert Mauss, dans la revue Grands Lacs en 1940: C’est pour garantir cette supériorité, cette domination du colonisateur que pour l’élite indigène, l’instruction, surtout littéraire, ne devra guère dépasser celle de la masse.
On comprendra aisément, au vu de la politique d’enseignement du français menée par le colonisateur, qu’en un premier temps les ouvrages publiés étaient surtout le fait des missionnaires eux-mêmes, avec des vues essentiellement pratiques: permettre aux Européens en général, aux missionnaires en particulier, de pratiquer sans problèmes les langues indigènes (grammaires, lexiques…), épauler et illustrer d’historiettes et d’apologues le travail de christianisation. Lorsque des Burundais eux-mêmes se mettront à écrire, ce seront d’abord des prêtres, et les récits qu’ils produisent resteront tout aussi édifiants. Un nom ressort surtout, dans les années 60:  Michel Kayoya, prêtre lui aussi, avec surtout Sur les traces de mon père, et Entre deux mondes, un récit autobiographique. Il dénonce le sous-développement, le rôle mineur laissé aux femmes, les méfaits de la boisson, le parasitisme social .Dans le domaine de la politique,, il s’en prend à la colonisation, mais rejette à la fois le capitalisme et le communisme. Il se réfugie dans la défense des valeurs traditionnelles, la paysannerie, la vie simple, la religion bien comprise et axée elle-même sur des valeurs ancestrales. A noter notamment l’importance de la vache chez ce peuple pastoral, importance qui va plus loin que le seul rôle économique et acquiert une véritable valeur religieuse, répercutée dans la littérature.
Dans les années 1970 et suivantes, c’est le théâtre surtout qui sera florissant. Et, dans les années 80-90, c’est une femme, Marie-Louise Sibazuri, qui tiendra le premier rôle. Elle écrit en kirundi aussi bien qu’en français, et les problèmes de société tiennent la première place dans son œuvre, avec, bien sûr, la place et le rôle de la femme. Mais la guerre civile, les massacres, l’insécurité, ont grandement ralenti l’épanouissement de cette littérature. Il en va de même en poésie, assez souvent l’auteur mentionnera qu’un poète est réfugié au Rwanda, un autre aux Etats-Unis…Par ailleurs, selon lui, le roman est le maillon faible de cette littérature, et il cite Joseph Cimpaye, auteur de L’homme de ma colline, Celui-ci, après avoir été premier ministre à l’indépendance, sera par la suite incarcéré, incarcéré une nouvelle fois en 1972, et exécuté lors du soulèvement ethnique hutu. Son roman a été écrit en prison. Un roman historique, les Tourments d’un roi de A.Nindorera, mais il s’agit de tentatives isolées. Par la suite, des romans autobiographiques, où tradition et modernité sont à nouveau confrontées, avec assez souvent une préférence marquée pour la première. Enfin, la nouvelle, le genre dernier-né, pratiqué d’abord par Sébastien Katihabwa, où l’on retrouve les thèmes et les oppositions du roman.
La seconde partie diu livre étudie en détail les thèmes développés: Tradition versus modernité, l’institution des Bashingantahe, détenteurs du savoir profond, savants  en matières traditionnelles, La femme traditionnelle, l’insertion de l’oralité dans le texte français, la tentation de la fuite vers l »Uganda, les évolués et la ville. Chacun de ces thèmes sera illustré   par des extraits d’œuvres, certains poignants dans leur dénonciation des massacres, ainsi celui de D.Niyonzima, tiré d’Héritiers du nouveau monde, p.258:
Tant de tantes transpercées
Traumatisées, torturées, tuées
Tant de Pères pourchassés, persécutés(…)
Tant de mères mortes, massacrées
Tant d’enfants errants
Dans les rues, sous les huées
La terreur règne sur toute la nation
Nous vivons le deuil. 
C’est ainsi que brillent, comme de purs diamants, quelques textes qui célèbrent avec naïveté les beautés du pays et  de ses collines, qui déplorent les massacres, au milieu de beaucoup d’autres qui sont de simples publicités pour une foi religieuse, un idéal patriotique ou politique. Le prix à payer pour la naissance d’une littérature véritable, ayant pris ses  distances avec ses origines missionnaires? Sans doute. Faut-il comme le dit Georges Jacques  cité par Marc Quaghebeur dans sa préface, p19, privilégier les meilleurs talents si l’on ne veut pas s’exposer à rendre un mauvais service à une littérature?  Pour notre part, nous le pensons; mais cela nécessite dans le cas présent une mise à distance  des prises de position idéologiques et religieuses. On sait à suffisance combien  les deux ont été intimement liées, avec des conséquences dramatiques. Certains de ces textes – nécessaires – sont d’ailleurs comme des conjurations de la violence déchaînée; c’est seulement quand les sources profondes en auront été clairement reconnues, et que l’on aura procédé à la prise de distance nécessaire (qui est tout le contraire d’une mise sous le boisseau) que pourra naître une littérature réellement indépendante.

Joseph Bodson, AREAW



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Cet ouvrage magistral est méritoire à plus d’un titre. Il pose avec érudition et sagacité les balises de l’histoire de la littérature de langue française au Burundi, ancienne colonie allemande passée sous la tutelle belge (1921-1962), dont l’évangélisation fut menée par les pères blancs du Cardinal Lavigerie. L’auteur souligne avec pertinence que l’introduction du français au Burundi n’a pas été le fait des Belges. Le français était « parlé, voire enseigné par les Pères Blancs sous l’administration allemande ». Déployant des trésors d’érudition, l’auteur tirant parti d’enquêtes minutieuses livre les indispensables repères chronologiques et se penche sur les facteurs d’émergence d’un système littéraire singulier, marqué à ses débuts par les efforts des missionnaires d’autant plus soucieux de s’approprier la langue du pays et de pénétrer la mentalité de ses habitants aux fins d’ancrer la religion chrétienne en terre burundaise. Cette « bibliothèque missionnaire », en dépit de ses limites dues aux apories culturelles, aux prismes du prosélytisme, et aux exigences de la mission civilisatrice, aura induit une dynamique qui se ressent au niveau de productions littéraires proprement burundaises.
En effet, ce sont les élèves sortis du giron des missionnaires et plus particulièrement ceux formés dans les grands séminaires qui vont se révéler des épigones à même de prolonger les efforts entrepris par leurs mentors pour la transcription du patrimoine oral burundais menacé par les affres de l’acculturation, dans la foulée de l’avènement de la modernité, coupable de détribalisation et de déracinement. Ils vont s’approprier les canevas d’écriture et les thèmes de recherches hérités de leurs maîtres tout en apportant des enrichissements, des infléchissements voire des correctifs à la bibliographie missionnaire, légitimés qu’ils sont par leur appartenance à la société burundaise. Parmi ces illustres épigones, l’on retiendra surtout les noms de Michel Ntuyahaga, auteur de « Au Burundi : le départ et la rentrée des vaches » (1947) et Jean-Baptiste Ntahokaja, conteur, traducteur et auteur de plusieurs études publiées sous forme d’articles.
Sur ce socle va prendre son essor une littérature francophone qui se signale aujourd’hui par son foisonnement et sa diversité autant que par le diagnostic de la société burundaise qu’elle engage et son ambition de s’approprier l’aura des œuvres d’art, et de se projeter de ce fait même hors la sphère de l’éphémère. Souffrant du manque de financement et de l’inexistence des rouages efficients pour sa diffusion, la littérature burundaise se fraye un chemin difficile vers la reconnaissance par les enfants du Burundi sans parler du reste du monde. Elle n’en est pas moins promise à une belle efflorescence si l’on en croit l’auteur qui nous en propose un florilège dans la dernière partie de son livre. Ce choix de textes autorise une immersion dans un corpus où l’on découvre des romanciers (e.a. Joseph Cimpaye), des nouvellistes (e.a. S. Katihabwa), des poètes (e.a. M. Ntahonkiriye), des dramaturges (e.a. M.-L. Sibazuri).
« Bibliophage insatiable », l’auteur a dépouillé un matériau bibliographique impressionnant : revues missionnaires, dictionnaires, recueils de contes et de proverbes, récits de voyages, études historiques et j’en passe. En véritable historien de la littérature et critique avisé, il a su tirer la substantifique moelle d’un matériau dont les maillons pour une large part sont indisponibles en terre burundaise. Ce travail pionnier révèle au monde, et aux Burundais eux-mêmes, une francophonie « oubliée » à tout le moins « invisible » et « inaudible » pour ceux qui ont succombé inconsciemment ou non aux sirènes du  nombrilisme franco-français. Il constitue une contribution incontournable à la connaissance d’un champ littéraire précis, massivement méconnu en France, qui n’en fait pas moins partie du polysystème de la francophonie.
Plus qu’une histoire littéraire, l’étude de Juvenal Ngorwanubusa est d’un apport précieux pour l’intellection de la trajectoire humaine, culturelle et intellectuelle, politique et sociale du Burundi moderne. Ce pays qui au cours de dernières décennies aura incarné le symbole de divisions et des fractures ethniques avec leurs cohortes de victimes et leur flux de déplacés semblait pourtant à l’entame de la colonisation offrir le visage d’une nation soudée autour de sa monarchie d’ancestrale ancrage, et d’un idiome commun, le kirundi. Ce paradoxe met en exergue l’ambivalence de la « bibliothèque missionnaire ». Elle apparaît a posteriori comme le foyer de création et le véhicule de diffusion de concepts fallacieux et de clichés qui ont contribué à susciter les tensions entre des polarités identitaires relevant davantage du discours exogène que des réalités du pays burundais. Cependant  cet aspect négatif qui affleure dans les commentaires ne frappe pas d’obsolescence les écrits missionnaires, témoins d’une histoire complexe. Ces écrits sont essentiels à la faveur d’une lecture distanciée et critique pour comprendre l’évolution de la société burundaise entraînée dans les Fourches caudines de la modernité coloniale. L’auteur n’évite pas à signaler des bévues et des erreurs dus au positionnement du missionnaire. C’est le cas lorsqu’il stigmatise l’inclination de savants missionnaires à « saucissonner » le peuple burundais en « trois groupes coexistant et non confondus », à savoir les Tutsi « en provenance d’Asie centrale », censés être « les aristocrates de la lance », des Hutu, « trouvés sur place et soumis par les premiers », et enfin les Twa, refoulés « au fin fond de la forêt » !
Toutefois l’intégration par l’auteur de la bibliothèque missionnaire au sein de la littérature burundaise en tant que telle pose question. Elle renvoie à la problématique de l’africanité littéraire, un débat toujours en cours. Est-il légitime toutefois de citer la nouvelle « Fille de roi, fille de Dieu » du père J. Martin, publiée en 1936 dans la revue Grands Lacs, comme faisant partie intégrante de la littérature française du Burundi ?
La consultation de l’anthologie n’est pas des plus aisées faute d’un ordonnancement rigoureux. Certains commentaires sur les thèmes retenus font double emploi avec des analyses qui ponctuent l’étude selon le fil chronologique. Un plan de l’anthologie eût été avisé pour permettre de s’y retrouver d’autant plus que les morceaux retenus ne comportent pas de titre. Du point de vue typographique, le lecteur ne manquera pas de se poser la question de savoir pour quelle raison les commentaires sont en plus gros caractères que les morceaux choisis et non le contraire. Ces quelques bémols ne remettent nullement en cause le statut fondateur de l’étude de Juvénal Ngorwanubusa.

Antoine Tshitungu Kongolo, L'Africain.



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Juvénal Ngorwanubusa vient de publier une œuvre nourrie de repères historiques. Du premier au dernier chapitre, les dates ponctuent l’œuvre. Chaque date se fixe au moyen d’une langue, celle de la langue française. Pour dire que le français est un outil qui a permis à la communauté francophone de fixer, dans le temps et dans l’espace, sa culture, en vue de participer à la rencontre des autres cultures pour constituer ensemble la communauté universelle. Sans se limiter au particularisme, l’auteur a montré comment son peuple est demeuré sous la fascination de cette langue qui lui a permis de transmettre sa pensée et sa culture.
En effet, le français est arrivé dans « l’écologie linguistique » du paysage burundais par l’entremise de la colonisation, d’abord celle des Allemands, puis celle des Belges. D’autant plus qu’il a été l’outil de travail de l’administration et de l’enseignement. Progressivement, il s’est imposé comme langue officielle, malgré quelques réticences. Il contribuera plus tard à l’éclosion « de la littérature de langue française ». Celle-ci fut d’abord forgée par des missionnaires qui ont essayé de peindre les croyances et les pratiques religieuses. Ils ont eu également à recueillir et à traduire des récits oraux : contes, fables, mythes, etc. Les écrivains burundais suivront les pas des missionnaires pour enrichir davantage cette littérature par la production des genres littéraires, notamment la poésie, le théâtre, le roman. Ces différents genres développeront plusieurs thèmes : l’enfance, la jeunesse, l’idéologie, la religion, l’amour, la femme, pour ne citer que ceux-là. De nouveaux thèmes viendront se greffer, tels que la modernité, l’éthique et la gouvernance.
Ainsi, cet ouvrage apparaît comme une étoffe constituée de trois fils. Chaque fil est une histoire : l’histoire du Burundi de la colonisation à l’indépendance, l’histoire de la langue française au Burundi et l’histoire de la culture burundaise au travers de sa littérature d’expression française.

Daman Cissokho, Le français à l'Université.



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Alors que la Francophonie a tenu récemment son Sommet à Dakar, élisant à la Présidence Mme Jean, d'origine haïtienne, il y a ici tout lieu de se féliciter aussi du travail de ce Professeur burundais qui publie cette remarquable anthologie. Elle est tout à la fois mise en
perspective selon l'histoire, depuis la tradition orale, et fondée sur les gages d'une belle efflorescence littéraire en terre africaine. Les enseignants zélés ont là un signalé patrimoine culturel à transmettre aux sociétés des Grands Lacs et au-delà. Que des écrivains y surgissent, y abondent !

La Lettre de Maredsous



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Littérature burundaise : un modèle d’histoire

Juvénal Ngorwanubusa, La Littérature de langue française au Burundi,Bruxelles : Éditions M.E.O., Archives et Musée de la littérature, coll. « Papier blanc encore noire », 2013, 328 p., EAN 9782871680703.
1C’est à bon droit que le prière d’insérer de cet ouvrage parle d’un « livre pionnier, fondateur d’une véritable histoire littéraire », du moins si l’on en juge par son originalité dans le domaine des littératures africaines, « francophones » ou « post-coloniales ». Certes, il est déjà « pionnier » du seul fait de son objet, la littérature francophone au Burundi : la production littéraire de ce pays aux dimensions restreintes — qui est situé, en outre, aux marches de la francophonie — est en effet assez tardive et, à ce jour, encore relativement peu abondante, si bien qu’il n’existait pas de synthèse d’histoire littéraire de cette ampleur le concernant. En d’autres termes, le présent ouvrage vient à son heure combler ce qui était une carence historiographique. Avant lui, il n’y avait guère, en effet, que la première approche du magistrat colonial Joseph-Marie Jadot, Les Écrivains africains du Congo Belge et du Ruanda-Urundi, ouvrage dont la seule date de parution, 1959, indique l’obsolescence, et quelques autres publications qui, elles aussi, prenaient en quelque sorte le pays en écharpe, avec l’ensemble des pays africains ou, au mieux, avec ses voisins d’Afrique centrale1. Parmi ces dernières, mentionnons toutefois le Panorama de la littérature rwandaise2 réalisé — plutôt que publié — par Serge Houdeau en 1979, ouvrage ronéotypé qui évoque aussi le pays voisin, si bien qu’il est cité plus d’une fois ici.


Perspective méthodologique

Mais si cet ouvrage inaugure effectivement une « véritable » histoire littéraire dans son domaine, c’est surtout pour une autre raison. Il constitue en effet un aboutissement en même temps qu’une démonstration de la pertinence méthodologique du programme « Papier blanc, encre noire », dont les débuts remontent à 1989. La première publication majeure de celui‑ci fut celle des deux volumes intitulés Papier blanc, encre noire. Cent ans de culture francophone en Afrique centrale (Zaïre, Rwanda et Burundi) 3, un ouvrage collectif d’histoire littéraire, culturelle et intellectuelle fondé sur l’ambition originale, — sinon même quelque peu provocatrice —, de considérer ensemble tous les agents et toutes les productions qui étaient intervenus, de fait, dans le champ considéré. La nouveauté consistait donc à ne pas séparer a priori les secteurs des productions dites « coloniale », « de tutelle » ou « nationale », c’est-à-dire à ne pas occulter un de ces secteurs pour faire valoir l’autre et, plus concrètement, à résoudre les difficultés historiographiques posées par l’intention de valoriser moralement et politiquement les corpus « nationaux » en dévalorisant, pour les mêmes raisons et en vertu de la même posture a priori, des corpus dès lors nécessairement associés aux défauts, et souvent aux fautes, du colonialisme comme système politique. Pour ne prendre qu’un exemple, un ouvrage pourtant particulièrement intéressant et novateur en matière d’histoire littéraire africaine comme celui de Hans-Jürgen Lüsebrink, La Conquête de l’espace public colonial4, souffrait ainsi d’oublier — par une sorte de réflexe involontaire, d’habitus peut-être même — que les sujets auxquels on attribuait cette « conquête » (le mot lui-même relève de l’épopée politique) étaient d’abord des agents locaux parmi d’autres agents locaux, réalisant une entrance dans un champ donné où ils ont compté sur des adversaires mais aussi sur des alliés « coloniaux », sans parler même des institutions et des structures d’appui (la presse coloniale, par exemple). Qu’on nous comprenne bien : il ne s’agit nullement de vouloir réhabiliter, même partiellement, ni le système colonial ni ses acteurs : la question, justement, n’est pas là ; au contraire, il s’agit d’envisager enfin l’histoire du champ dans son ensemble, à partir de la totalité des positions, des actes et des agents, ce qui permettra non seulement d’en améliorer la connaissance sans y tolérer de zones d’ombre, mais aussi d’en restituer les tensions et les contradictions historiques, telles qu’elles furent.

Si l’apriori méthodologique de Papier blanc, encre noire pouvait passer pour une provocation dans un contexte qui restait dominé par les perspectives nationalistes du tiers-mondisme finissant, cette modeste transgression ne fut, en vérité, guère relevée et ce, pour deux raisons. La première est que le projet en question ne concernait directement que deux zones périphériques dans le système littéraire francophone (la Belgique, d’une part, l’Afrique centrale, d’autre part) et qu’à ce titre, il échappait au contrôle des censeurs du système, pour lesquels ces zones ne constituaient pas des enjeux significatifs. La seconde est beaucoup plus pragmatique : les besoins en termes de connaissance et de reconnaissance étaient tels à l’époque pour l’histoire des pays concernés que le plus important était de toute évidence de monter dans le train sans discuter, puisqu’il en partait un. Il en est parti plusieurs autres ensuite, de sorte que, même si l’on est encore très loin de disposer d’une histoire littéraire satisfaisante pour un grand pays comme la République Démocratique du Congo voisine, beaucoup de choses ont été publiées depuis ce moment, et notamment dans la série « Congo-Meuse » (L’Harmattan / AML) ; mais on notera qu’il s’agissait jusqu’ici surtout d’ouvrages collectifs, produisant forcément des savoirs un peu morcelés.

L’ouvrage de Juvénal Ngorwanubusa est la première monographie d’importance qui procède de la démarche de Papier blanc, encre noire. Marc Quaghebeur, initiateur du projet, développe cet aspect dans la préface, parlant notamment des œuvres de l’orature comme d’un « substrat », et de leur édition, autrefois, par les soins des missionnaires comme d’autant de parties de cet « arrière-plan francophone » qui détermine la pluralité des réalités culturelles burundaises. De fait, J. Ngorwanubusa place au début de son exposé une éclairante citation de V.Y. Mudimbe qui, dès 1978, dénonçait l’emploi d’un « critère racial » dans les catégories de l’histoire littéraire alors mise en œuvre, critère hérité de la négritude de l’ère coloniale et nécessairement lié à un critère de correction idéologico-politique ; cet usage, bien qu’il parût alors s’imposer comme allant de soi, allait inévitablement conduire aux débats restés fameux, — notamment dans la revue Notre librairie —, opposant les partisans des « littératures nationales » aux thuriféraires du « négro-africain ». L’auteur peut à bon droit juger aujourd’hui que ces discussions sont devenues obsolètes, et s’appuyer sur le concept de champ littéraire pour envisager enfin les faits du passé « dans une perspective moins réductrice, voire plus intégrative et instaurative » (p. 15).

Son plan général en donne une idée : après avoir traité de la « place de la langue et de la culture françaises au Burundi » (I), il consacre un chapitre à la « Littérature missionnaire » sous le double signe de la « tradition » et de la « conversion » (II). Il traite ensuite des écrivains burundais des années 1940 à 1968 (III), de la période marquée par Michel Kayoya (IV), enfin de la période qui s’ouvre avec les violences du début des années 1970 (V), pour terminer par une synthèse à caractère plus thématique (VI). Dans cette dernière partie en particulier, il continue de se conformer aux standards très référentiels qui dominent encore la critique des littératures du « Sud » (en l’occurrence, il s’agit du couple tradition vs modernité, de diverses questions de société comme l’ethnisme ou la place de la femme, de l’exode, de la révolte, etc.), mais, nous l’avons dit, l’innovation est ailleurs. En effet, ce n’est pas seulement dans le deuxième chapitre « missionnaire » qu’il est ici tenu compte de tous les acteurs et de tous les textes interférant dans cette histoire, indépendamment, par exemple, de la nationalité administrative de leur auteur ; les « étrangers » (ou ceux qui sont susceptibles d’être ainsi considérés) ne sont pas oubliés dans les autres chapitres, pour peu qu’ils aient eu un rôle quelconque. En somme, c’est l’objectivité d’une interférence constatable dans le champ qui détermine le fait à retenir dans cette histoire. Signalons ici que l’auteur attend en ce moment (janvier 2015) la publication d’un autre volume, intitulé Le Regard étranger : l’image du Burundi dans les littératures belge et française, un titre qui semble faire système avec celui de l’ouvrage qui nous occupe, puisqu’il laisse supposer qu’est « étranger » le regard qui n’interfère pas dans le champ considéré, mais trouve son sens dans d’autres champs5. Bien entendu, écrivant le mot histoire, nous n’oublions pas qu’est en jeu, du même coup, une mémoire, et que la narration ainsi constituée définit aussi une nation différente de l’entité ethno-nationale « pure » qui reste, par ailleurs et nonobstant quelques avancées inspirées par le modèle antillais ou par l’exemple sud-africain, la conception dominante dans le domaine des littératures africaines.

À noter que J. Ngorwanubusa ne revendique aucune autorité particulière en matière de sociologie, et qu’il n’entre pas dans des débats théoriques. Le cadre théorique du champ littéraire est néanmoins convoqué avec pertinence et c’est la perspective ainsi mise en jeu qui permet de renouveler le débat. Pour qui en douterait encore, cet ouvrage illustre et en même temps démontre la validité de l’hypothèse qui consiste à considérer, notamment en Afrique (mais la question concerne tous les périphéries, francophones ou non, toutes les « provinces »), l’existence de champs locaux, à l’intérieur desquels la valeur d’une position s’apprécie de manière autonome (au sens général, et non au sens de Bourdieu). Ces champs locaux sont certes souvent des champs dominés, et certes aussi, ils sont assurément emboîtés dans des systèmes de circulation plus vastes, relatifs à d’autres champs où les positions peuvent éventuellement prendre d’autres valeurs 6 ; de ce point de vue, sans doute l’ouvrage pèche-t-il parfois un peu par manque de prise en compte des contextes larges, à commencer par ceux qui concernent la littérature francophone africaine comme ensemble ; mais ces champs locaux n’en existent pas moins, et leur observation à partir du champ lui-même (J. Ngorwanubusa appartient aussi à ce champ comme romancier… et professeur de littérature) s’avère non seulement possible, mais féconde.


Un ouvrage de référence

La relative épaisseur de ce livre s’explique par le fait que, tenant compte du contexte, il constitue à la fois un essai d’histoire littéraire et une anthologie. C’est qu’il a pour vocation de constituer aussi un manuel qui servira aux enseignants et aux étudiants burundais, et qu’en même temps il tiendra souvent lieu de bibliothèque, du fait de l’indisponibilité matérielle, en divers endroits, de cette littérature burundaise qui est, de fait, peu accessible en l’état actuel : les ouvrages publiés en Europe ne le sont guère en Afrique et vice-versa, et par ailleurs certains textes n’existent qu’en revue ou ont été imprimés à de faibles tirages.

Assurément, remettre ces textes en version complète à la disposition des lecteurs via un système accessible de ressources électroniques sera à l’avenir la meilleure solution, si tant est toutefois que la fameuse fracture numérique continue à se résorber, y compris sur les rives du lac Tanganyika. En attendant, la réalisation du présent livre est une excellente chose, surtout en supposant que sa distribution effective est prévue en Afrique centrale. À cet égard, une suggestion aux éditeurs serait de le faire distribuer, à défaut de structure francophone aussi performante, par l’African Books Collective, au catalogue duquel ne figure encore aucun ouvrage burundais.

Compte tenu de ce qui précède, on ne fera qu’un seul vrai grief à cet important ouvrage : celui de ne pas comporter d’index, ce qui constitue un handicap peu justifiable compte tenu du propos. En revanche, il propose une substantielle bibliographie (inutilement numérotée) et d’appréciables, quoique brèves, notices biographiques concernant les auteurs cités.

Nous ne pouvons pas entrer ici dans les détails de cette histoire littéraire. Le moins qu’on puisse faire est cependant tout de même de mentionner les sections importantes consacrées à Firmin Rodegem (p.85 sq.), plus loin à Michel Kayoya (p. 155 sq.), et l’attention réservée, très opportunément, aux facteurs matériels et institutionnels comme les prix littéraires (p. 142) et les périodiques (p. 143), dont les Cahiers du moi. Par ailleurs, l’auteur passe en revue, avec une grande clarté, l’histoire de la diffusion de la langue française au Burundi depuis 1894, et le rôle essentiel de la congrégation des Pères Blancs d’Afrique, dès l’époque du protectorat allemand. Ce sont eux qui vont faire, du petit et du grand séminaire de Kabgayi, au Sud du Rwanda, la première pépinière d’étudiants lettrés dans la région. J. Ngorwanubusa évoque aussi le rôle de l’ordonnance de 1948 en faveur du français, à l’époque où l’ONU commence à se soucier du devenir des territoires sous mandat et pousse la Belgique mandataire à une politique un peu moins indigéniste, donc moins centrée sur l’enseignement en langue nationale (le kirundi, parlé dans tout le pays). L’auteur analyse fort bien cependant l’ambivalence de ce choix qui va développer l’usage du français, un choix que certains Burundais, arrivés aux affaires dès 1961, vont d’abord confirmer, mais que d’autres, plus tard, en 1973, vont infirmer en partie, en raison du risque d’aliénation culturelle que cette occidentalisation leur parait alors représenter.

Si J. Ngorwanubusa présente lucidement les limites qui sont celles de la diffusion et de la maitrise du français au Burundi, il ne se fait pas davantage d’illusions à propos de l’importance relative de la littérature dans la vie sociale, y compris bien sûr les écrits en français. Ceci est à mettre en lien avec ses observations concernant les aspects logistiques du champ, à commencer par l’absence d’éditeur (p. 296). Il note avec finesse que, s’il y a certes eu un engouement des missionnaires pour l’orature, en revanche le régime mandataire belge a dû beaucoup se forcer pour encourager la littérature dès l’école. Il relève, non sans ironie, que c’est sous la plume d’un écrivain colonial — Joseph-Marie Jadot, déjà mentionné, qui sera paradoxalement , une vingtaine d’années plus tard, le premier auteur à publier un livre sur une littérature nationale francophone africaine — c’est sous sa plume, donc, qu’on peut lire, en 1940, le conseil de lire « peu » et « jamais de journaux7 ». Certes, cela consiste surtout à discerner quelles lectures seront profitables, et le magistrat chrétien Jadot croit bien faire à l’époque en rabattant ses lecteurs vers les bibliothèques des missions et vers les lectures qu’il considère comme utiles, c’est-à-dire, pour lui, non romanesques. Il est vrai que lui-même, comme écrivain, fut essentiellement nouvelliste, et qu’il avait du récit bref une conception assez proche de l’anecdote judiciaire, destinée à nourrir la réflexion sociale et juridique plus qu’à réaliser quelque œuvre esthétique8. Mais il est piquant de retrouver plus tard cette « allergie à la littérature » dans le chef des autorités burundaises, soucieuses de « décourager les élites intellectuelles et surtout littéraires » (p. 141). À la même époque, il est vrai, le Président Mobutu décidait de confiner à l’autre bout de son pays, le plus loin possible de la capitale Kinshasa, les trublions des Facultés de Lettres et de Sciences humaines de l’Université Nationale du Zaïre.

Cette anxiété des pouvoirs à l’égard de la littérature, et particulièrement du roman en français, explique peut-être que le roman reste, pour l’auteur, le « maillon faible » (p. 211 sq.) du corpus burundais, où la vitalité du théâtre est essentielle. Pour autant, il a choisi de ne pas intégrer dans son corpus un certain nombre de « témoignages » (p. 291), ce qui est une bonne décision même si la catégorie du témoignage n’est pas d’une application aisée dès lors qu’on continue de garder une approche essentiellement référentielle comme celle du chapitre VI. Lui-même est par ailleurs l’auteur d’un roman dont il parle succinctement (p. 287), et l’évolution en cours, avec notamment l’augmentation des allées et venues de la diaspora burundaise qui publie à Bruxelles ou à Paris, pourrait rééquilibrer les choses au bénéfice du genre romanesque.

En somme, un ouvrage qui mérite d’autant plus d’être signalé qu’il est sorti de presse à Bruxelles et que, pour cette raison peut-être, il a été peu signalé. Pour des pays comme le Sénégal, où la production littéraire est à la fois plus ancienne, plus abondante et en même temps davantage disponible en librairie et en bibliothèque, la nécessité d’un ouvrage à la fois historique et anthologique comme celui-ci se fait évidemment moins sentir ; en revanche, il pourrait servir de modèle pour des territoires comparables au Burundi. Cela dit, sa perspective de base sur l’histoire culturelle d’un champ donné mérite d’être très largement prise en considération.


Pierre Halen, fabula.org : http://www.fabula.org/revue/document9221.php



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Francophonie méconnue du Burundi

Livre pionnier, fondateur d'une véritable histoire littéraire, le travail de Juvénal Ngorwanubusa ouvre les portes d'une Francophonie parmi les plus secrètes et les plus méconnues. Une Francophonie dont le passage des grandes traditions orales à l'écriture en français commence à s'opérer dès la fin du XIXe siècle, au moment même où la tutelle coloniale allemande cherche à se mettre en place, mais doit faire face à la résistance farouche du roi Mwezi Gisabo. Une Francophonie dont la réalité sera dès lors plus lente à se faire connaître et reconnaître que dans d'autres aires francophones.
Livre-histoire et livre-anthologie, cet ouvrage explicite bien les trois grandes phases de cette histoire littéraire. Le travail de collecte et de transcription des grandes traditions poétiques et proverbiales par des ecclésiastiques européens, puis africains, a constitué en français le premier socle mémoriel d'un peuple. Le moment Kayoya marque ensuite l'émergence d'une littérature à part entière – et ce, à l'heure du retour du pays à l'indépendance. Cette émergence se produit à travers le poétique d'une part, l'inscription de la tension interculturelle de l'autre. Les 40 ou 50 dernières années, enfin, voient franchir progressivement une nouvelle étape, celle de la reprise par la fiction des contradictions et avancées de l'histoire et de la constitution, au début du XXIe siècle, d'une amorce de champ littéraire spécifique.
Un livre qui vient à son heure. Et qui démontre une nouvelle fois le pluriel et la singularité des Francophonies culturelles.

Juvénal Ngorwanubusa, né en 1953 à Kiganda (Kanyami) au Burundi, est docteur en philosophie et lettres (philologie romane) de l'Université catholique de Louvain. Professeur à l'Université du Burundo, il a occupé les fonctions de doyen de la Faculté des lettres, de conseiller du recteur chargé de la coopération, et de titulaire de la chaire Unesco des droits de l'homme et résolution pacifique des conflits. Il a été ministre de la fonction publique, du travail et de la Sécurité sociale. Il est par ailleurs l'auteur d'un récit, « Les Années avalanche », paru dans la même collection.


L'ANNÉE FRANCOPHONE INTERNATIONALE 2014/2015.




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