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né en 1958 dans la région de Charleroi, où il réside toujours,
Carino Bucciarelli
a été ouvrier métallurgiste avant de devenir
enseignant de pratique en mécanique productique dans l’enseignement technique et professionnel. Il se consacre aujourd’hui totalement à l’écriture.
Il fait partie du conseil d’administration de l’Association des Écrivains belges de Langue française.
Son œuvre comprend des recueils de poèmes, des romans et des nouvelles.

Buciarelli

Mal Waldron


MON HÔTE S'APPELAIT MAL WALDRON

Roman, 2019
132 pages
ISBN : 978-2-8070-0182-4 (livre) –  978-2-8070-0183-1 (PDF) –  978-2-8070-0184-8 (ePub)
15,00 EUR

Hanté par le fantôme de Mal Waldron, pianiste de jazz américain mort à Bruxelles en 2002, ce roman prend pour point de départ un fait marquant dans la vie du musicien : un grave accident cérébral occasionné par une surdose d’héroïne. Il se réveillera de son coma avec une mémoire totalement blanche. Même son nom lui échappe, sans compter son jeu pianistique dont il a tout oublié.
L’auteur de ce livre ne voulait en rien écrire une biographie du jazzman. Le musicien s’est imposé comme un personnage de roman, rien d’autre. Comme dans ses livres précédents, Carino Bucciarelli, ici au départ d’un accident de vie, se livre aux errances, digressions et jeux de miroirs qui caractérisent ses écrits. Ses thèmes récurrents – le double, la dépersonnalisation – imprègnent totalement cette histoire, qui nourrit en outre une réflexion sur l’écriture et le rôle volontaire ou non de l’écrivain dans son propre texte.






Extrait


L’abord de la maison ne laisse aucune place à l’hésitation. Le sentier mène directement à la seule porte visible. Dans cette campagne où les logements se contournent sans embarras si ce n’est la crainte de la rencontre fortuite d’un chien, la disposition du lieu me rassure par l’impossibilité de commettre un impair. Je ne peux hésiter ; ma main se lève pour frapper le battant. Et tout vient de débuter.
Aucune voix ne m’invite à entrer. Je tourne doucement la poignée. La porte cède. Le bref espoir de trouver une maison fermée et mettre un terme à cette folie vient de s’éteindre.
Moi qui pensais pénétrer dans un lieu sombre, je suis surpris par l’étonnante clarté de l’endroit. L’autre attend, assis dans un fauteuil en osier, le maintien rigide, la main posée sur la tête d’un chien appuyé contre sa jambe.
– Malcolm ? dis-je en prononçant ce prénom de façon bien sonore.
L’homme ne répond rien, il sait d’ailleurs que je viens de l’appeler dans le seul but d’entendre ma propre voix résonner dans ce lieu inconnu.
Le chien a à peine soulevé une oreille et détourné la tête sans la moindre agressivité. En retirant sa main pour la reposer sur ses genoux, mon hôte regarde son animal comme pour s’assurer que sa réaction est bien celle escomptée. Mais un grognement ou un aboiement ne mettrait pas en péril la rencontre, je le sais. L’autre vient d’observer l’animal par simple réflexe, comme on jette un coup d’œil sur une horloge alors que l’on connaît l’heure.

L’histoire débute dans l’instabilité ; dès le départ, les dés sont jetés sur une table qui à la fois accepte et refuse le hasard. Il en va ainsi dans le monde des particules dont nous sommes constitués. Nul, ici, ne peut décider du devenir du livre en cours.

Sur le siège, il n’y a plus personne.




Ce qu'ils en ont dit


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Crée–moi à mon image

Un triangle mystérieux règne au centre de la littérature : la relation entre le lecteur l’auteur et le narrateur.  Les personnages sont les médiateurs de cette complicité triangulaire. Et souvent, la question qui se pose est « D’où viennent–ils ces sacrés personnages ? » Sont-ils issus de ce que nous nommons familièrement le réel (le vrai ?) ou pures fictions, ce qui en soi est aussi contestable. D’où surgissent ces fictions sinon de vraies constructions humaines passées par le filtre de l’expérience intime de l’auteur?
Carino Bucciarelli vient de publier un nouveau roman, Mon hôte s’appelait Mad Waldron, qui me semble un de ses plus beaux livres. Un roman-mystère construit autour de cette question magique : qui de nous invente l’autre ? Les personnages surgissent et dictent au narrateur ce qu’il en sera, ce qu’il en fut et, peut-être, ce qu’il en est dans cette fiction d’émerveillement. Il s’agit ici de la quête magique des personnages vers une existence à naître dans des dialogues subtils et naïfs à la fois entre le narrateur et lui, le fameux personnage volatile qui attend son auteur pour écrire à sa place la matière romanesque. Elle rejoint, d’une certaine façon, les plus belles pages de la magie du réalisme fantastique et de la quête fabuleuse de l’existence par la volonté et le miracle de l’écriture.
On y découvre de nombreux personnages, que l’on retrouvera au fil du récit dans diverses situations, positions de relations et de dialogues. Mais celui qui est au centre de ce roman lumineux, c’est le musicien afro-américain, Mal Waldron, compositeur et pianiste hors pair né à New York en 1925 et mort à Bruxelles en 2012. Carino Bucciarelli le fait littéralement naître sous nos yeux. C’est qu’il connaît la musique et surtout le jazz, l’alchimiste carolo… Mal Waldron dialogue avec le narrateur, lui dicte ce qu’il écrira afin que le personnage le vive, et les rencontres s’enchaîneront dans des sauts de temps et d’espace.
Dans un récit de vie imaginaire piqué çà et là du réel biographique des personnages, l’auteur met en scène un narrateur qui voit apparaître ou disparaître, dans les variations de sa concentration et de ses rêveries, les personnages malicieux ou tragiques qui lui soufflent dans l’oreille les entourloupes et les embrouillaminis de toute vie.
D’entrée, on est séduit, puis on se surprend à penser à soi, lecteur, à notre vie et à celles et ceux qui nous la dictent parfois. Ces personnages, sous la plume de l’auteur, (re)naissent dans cette transmutation. L’écriture donne toujours une deuxième chance aux hommes, celle de nous mener, comme Calvino le fit si bien (Si par une nuit d’hiver un voyageur), dans la fable où nous allons souvent en murmurant la chanson de nos vies…

Daniel Simon, Le Carnet et les Instants



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Il ne faut pas être musicologue pour apprécier le dernier roman de Carino Bucciarelli. Il faut simplement être capable d’aimer les belles histoires nourries de nostalgie et savoir se plier aux règles de la biographie romancée. A titre de rappel, Mal Waldron était un pianiste de haut niveau, sans doute le plus soul de sa génération, capable de s’effacer derrière Billie Holiday comme de s’étourdir de girations de derviches tourneur au service des transes musicales qu’il entretenait chez Charles Mingus, en alternance avec Horace Parlan. Si le nom ne dit sans doute plus grand-chose aux mélomanes, une discographie riche de plusieurs dizaines d’albums reste cependant là pour témoigner de son immense talent et de sa virtuosité. Plutôt que d’élaborer un essai, l’auteur s’appuie sur un fait marquant dans la vie du musicien. Victime d’un accident cérébral suite à une surdose d’héroïne, l’homme s’est retrouvé dans le coma, avant de revenir à l’existence, totalement dépossédé de sa mémoire. Naturellement, si ce récit est imprégné de la présence du pianiste, il n’en est pas le protagoniste. Le narrateur l’admire, le côtoie et perd une partie de son objectivité lorsqu’il se retrouve en sa compagnie. Un réflexe de fan. Pour l’anecdote, le soliste américain est venu s’installer en Europe dès le début des années 50, a vécu à Uccle et est discrètement décédé dans notre capitale en 2002, loin d’assurer les grands titres des journaux. A partir d’un événement authentique, ce livre nous entraîne dans un passionnant jeu de miroirs et s’interroge sur le rôle de la création, sur la fonction de la musique et sur l’identification à laquelle certains se prêtent sans même y prendre garde. Par extension, Carino Bucciarelli invite le lecteur à s’interroger sur la fonction de l’écriture et du poids (volontaire ou non) de l’écrivain sur sa prose. Mise en abyme, digressions et errances caractérisent ces pages qui se singularisent par une belle musicalité qui, par instants, donne l’impression de swinguer.

Daniel Bastié, Bruxelles Culture



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Je ne connaissais pas ce Mal(colm) Waldron ; or cet immense jazzman américain, qui a accompagné la légendaire Billie Holliday (la voix du siècle ?), a vécu à Uccle, pas loin de chez moi, est mort oublié à Bruxelles. Je songe à Marvin Gaye, soudain, qui s’est réfugié un temps à Ostende.
Belle idée de ressusciter un talent tombé dans les limbes, qui fait écho au feuilleton qui clôt notre numéro. L’Art peut-il sauver, redonner chance et voix et vie ? Mais n’allez pas croire que Bucciarelli nous offre une biographie classique, il part d’une figure qui lui parle intensément et la dépose au cœur d’un livre décapant.
Le récit débute comme un thriller :
    « Aucune voix ne m’invite à entrer. Je tourne doucement la poignée. La porte cède. Le bref espoir de trouver une maison fermée et mettre un terme à cette folie vient de s’éteindre.
    Moi qui pensais pénétrer dans un lieu sombre, je suis surpris par l’étonnante clarté de l’endroit. L’autre attend, assis dans un fauteuil en osier, le maintien rigide, la main posée sur la tête d’un chien appuyé contre sa jambe.
    – Malcolm ? dis-je en prononçant ce prénom de façon bien sonore. »

Le suspense dérive illico vers un Ailleurs difficile à cerner. Le pitch ? Il échappe aux codes. Alors ? Essayons de baliser le chemin du lecteur, d’esquisser le mirage qui se tend sous nos yeux humides. Quid ? Simon, le narrateur, pénètre dans une maison, est impliqué dans une scène qui se recompose dans la foulée : personne sur le siège. Que se passe-t-il ? Simon est dans un livre, un livre qu’il écrit, et va à la rencontre de son personnage principal, Mal Waldron. Qui apparaît, disparaît. Dans d’autres décors. Comme si le livre épousait en direct la création de Simon, ses essais pour trouver les meilleures perspectives. La narration se complexifie, se ramifie, le narrateur se trouvant happé par d’autres personnages, qui ont compté pour le musicien ou qui correspondent à ses propres fantasmes (avoir une fille, par exemple).
Mais. Ce narrateur/créateur, qui ne sait plus trop où il en est, existe-t-il ou est-il une émanation de Mal Waldron, du temps où, fauché par une overdose et privé de mémoire, il devait se recréer, réapprendre à jouer (en écoutant ses propres disques) ? La biographie que lui prête Simon, avec une enfance heureuse, est-elle consignée sur une fiche Wikipédia ou une réparation opérée par l’imaginaire (sur le modèle des sensations positives souvent décrites en Near Death Experience ?). Qui invente qui ?
L’entreprise de Bucciarelli étonne et déstabilise (le propre de l’Art ?). Le lecteur voyage halluciné entre des jeux de miroirs et y perd ses repères. Mais. Est-on dans la farce, le burlesque ou dans la mise en doute du réel, du monde ? On songe souvent à notre cher Rossano Rosi, qui a transposé l’ère du soupçon en nos Lettres avec une maestria confondante.
Pour faciliter la route, un style fluide, agréable, une narration vivante, quelques fragments qui valent indépendamment du Grand Tout :
    « Les notes s’égrènent sous mes doigts. Je ne pense plus. Je suis le piano. Mon jeu se détache. (…) Une note doit arriver, une autre se fait entendre à sa place. (…) Je n’arrive pas au bout d’une idée, une nouvelle combinaison de notes supplante la précédente. Je ne décide plus, le piano parle (…). »
Ce qui se dit ici du piano peut se dire d’un autre clavier, celui de l’écrivain. Il est bien question du Grand Œuvre de la Création, ce miracle qui dépasse toujours son créateur.

Philippe Remy-Wilkin, Les Belles Phrases

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Brussels Magazine


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Un roman à l’apparence anodine : la biographie (un peu arrangée, il est vrai), d’un pianiste noir aux cheveux roux (mais ils n’étaient pas roux), écrite par un auteur qui s’était signalé précédemment par une vie de Newton (pas aussi scientifique qu’on le croyait, Newton). Mais prenez garde : l’auteur de ce livre n’a pas tout à fait la même conception – je veux dire la même expérience – du temps que vous (que nous, si vous préférez). Les paysages aussi ont quelque chose d’un peu tremblé, une fâcheuse tendance à s’évaporer, à bouger, à disparaître et à réapparaître. Le roman aurait pu s’intituler Le calme illusoire des paysages tranquilles, mais c’est déjà pris. Ou bien La traversée des apparences, mais c’est déjà pris aussi. Dr. Jekyll et Mr Hyde ? Non point. Ce n’est pas un polar, il n’y a pas de meurtre ni de détective.
Ah ! Mais vous m’énervez à la fin, à tourner ainsi autour du pot ! Que trouve-t-on, à la fin, dans votre livre ? – Ce n’est pas mon livre, chère madame, c’est celui de Carino Bucciarelli. Et nous voici déjà à quatre, à présent, dans ce livre. Canna, Mal Waldron, vous et moi – j’allais oublier l’auteur de la vie de Newton, celui qui dit je. Et puis votre ange gardien, qui lit par-dessus votre épaule, et de six : Pirandello avait raison.
Du concret ? Voici, p.94 : Lune se décide à visiter la cave. Les vieilles bâtisses en ont toujours. Une porte sur l’escalier ne pouvait donner que là. Au moment où elle l’ouvrit, un raffut indescriptible se dégagea en provenance du sous-sol. D’un mouvement instinctif de peur, elle ferme la porte en la claquant. Le bruit cessa immédiatement. Le vacarme qu’elle venait d’entendre ressemblait à l’emballement d’une machinerie couvrant des cris d’enfants apeurés.
Cependant, quand elle cherchera la porte de cette cave, elle ne trouvera qu’une porte peinte sur un mur…
L’auteur (pas Carino, l’autre) va recevoir un jeune homme qui veut écrire, mais qui n’a encore qu’un prénom, on n’a pas eu encore le temps de lui donner un nom. C’est ce qui arrive quand on prend les mots au pied de la lettre. Toute aventure d’écriture est unique (nous dit Carino) et démarre entre vous et vous. C’est tout à fait vrai, et tous les ateliers d’écriture du monde ne peuvent vous apprendre qu’à gâcher le mortier. J’ai oublié de vous dire qu’à la page 87, une femme projette d’écrire un livre, ainsi qu’une lettre qu’elle n’enverra pas. Et puis, il y a la petite fille noire, que l’écrivain a voulu adopter. Mais en fait, nous assistons à une série d’événements aussi statiques les uns que les autres. Cette histoire a déjà été écrite, me dis-je, cette histoire a déjà été écrite ! (p. 79). Comme si un saboteur très habile avait pris plaisir à décaler subtilement ces mécanismes du temps, que nous avions eu tant de peine à mettre en place. À intervertir ces personnalités que nous avions eu tant de peine à construire. L’auteur devient détonateur d’une réalité autre.
Savoir si la fin justifie les moyens ? Écoutez-le donc, à la page 128 :
Nous buvons du thé.
Sans rien dire, je me lève et vais mettre un disque sur la platine, et nous écoutons Japanese Island, un morceau de Tokyo Bound, le plus bel album de Mal Waldron.
Je vous souhaite, à lire ce livre, autant de plaisir que j’y ai pris. Gens pressés s’abstenir.

Joseph Bodson, Reflets Wallonie-Bruxelles

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Un roman étrange, envoûtant, dont les questionnements sans fin, à propos de la réalité de la création, de ses implications sur la vie de l'auteur, semblent s'enrouler sur eux-mêmes en une spirale sans fin qui donne le vertige à qui les lit. L'auteur semble parfois se perdre lui-même dans une irréalité qui le submerge et qui se révèle en même temps impossible à fuir.
L'étrangeté de la création vous saisit face la confrontation entre l'écrivain et les êtres de papier qu'il a créés et extirpés du néant. Ceux-ci entament une vie propre, pourtant inexistante sans leur créateur. Ils menacent le bon sens, ces êtres de mots qui s'approprient une réalité redoutable.
Vaste questionnement sur les liens unissant l'écrit et le réel.
Après des années de silence, la voix de Bucciarelli s'est affirmée, elle a gardé les mêmes tonalités, le même style, mais elle est devenue plus forte.
On retrouve cet univers singulier qui nous avait déjà oppressés dans ses œuvres précédentes, ici ce monde particulier s'est concentré en un seul roman et porte en lui toutes les questions que posaient déjà les autres ouvrages. On entend parfois Saint-Exupéry (Tu es un être important à mes yeux dans la solitude de cette bâtisse délabrée), d'autres fois les propos déjantés d'un Houellebecq. Certaines pages recèlent une poésie magnifique, je songe à ce paysage de neige où le silence laisse entrevoir la poésie d'un Murakami. Elles nous rappellent à quel point Bucciarelli est un poète.
Le réel se joue de la fiction. L'écrivain multiplie les tours de passe-passe, on entre dans ce roman comme dans une baraque foraine faite de jeux de miroirs, de labyrinthes, de faux-semblants et de reflets.
C'est un roman étrange, poétique, dont les questions sans fin ne finissent pas de nous hanter.

Anne-Michèle Hamesse, Nos Lettres.


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Un roman prismatique de Carino Bucciarelli, ou l’anti-biographie authentique de Mal Waldron !

Un musicien mort, somme toute il y a peu d’années, s’est invité dans mon livre.

Si l’amour du jazz a motivé l’auteur, on peut légitimement penser que la personnalité même du musicien, victime d’un accident cérébral majeur imputable à une surdose d’héroïne, n’a pas manqué de l’interpeller. Et cependant, il serait réducteur de plonger le lecteur dans une biographie qui trahirait les intentions profondes du romancier. Certes, l’étincelante trajectoire du pianiste de jazz n’est pas de celles qui s’effacent : Malcolm Earl Waldron (16 août 1925 – 2 décembre 2002) est un pianiste et compositeur de jazz américain. Très influencé par Thelonious Monk, il a enregistré avec notamment Billie Holiday, Jeanne Lee, John Coltrane, Charles Mingus, Eric Dolphy, Clifford Jordan, Archie Shepp. Mais le récit rompt volontairement les amarres avec la relation des faits, et plus encore, avec une hypothétique crédibilité.
Le personnage central du récit est une « créature », un fantôme, une figure extravagante et irrationnelle, ou un simple comparse susceptible de paraître et disparaître… Une situation pirandellienne qui échappe à l’échange au moindre souffle de vent… On peut d’ailleurs penser que l’auteur se situe sur le même plan narratif que le musicien de jazz, ce qui dénote un inconfort absolu, tant pour les protagonistes que pour le narrateur. La volonté délibérée d’opter pour la posture précaire détache également les dialogues de la réciprocité qui nourrit la parole… À plusieurs reprises, l’auteur insiste sur sa propre déshérence : Un écrivain est toujours seul (p.28) ; j’étais dans ma propre fiction (p.31) ; je suis moi-même une création sous ma propre plume (p.38) ; nous ne sommes donc que cela, jouets d’une illusion puis d’une autre illusion (p.39). D’entrée de jeu, le destin individuel s’efface à tous les postes de contrôle : il n’y a rien comme les heures pour passer et l’auteur cède son illusoire réalité à son (ses) personnage(s). Un autre corpus, une autre logique, insaisissable celle-là, développée dans l’après-coma et précipitée dans un labyrinthe aux sorties provisoires… Fidèle à l’imminence du hasard dans la maîtrise de l’écriture, Carino Bucciarelli rappelle : Nul ne peut décider du devenir du livre en cours (p.8).
L’œuvre grandit dans la déconnexion, la superposition des temps et des images, et les malentendus : Simon, pourquoi sommes-nous à la campagne ? Je ne me complais que dans les villes (p.11) ; Malcolm se lève finalement de sa chaise. Il me regarde avec un sourire bon ; ou moqueur ; comment savoir ? Devant moi, il n’y a plus personne (p.13).
La vérité (ou du moins le propos qui s’en rapproche le plus) n’est pas pour le romancier le seul exercice d’écriture. La conscience s’accompagne d’étrangetés et d’angoisses, redoutables certes, mais aussi foisonnantes comme une coulée d’encre vive. L’amnésie, l’après-coma campent le décor où Mal Waldron va tenter d’exister. Et dans la foulée, son propre créateur… Coïncidences mémorielles, affinités d’artistes, complicités passagères, et puis, disparition… L’œuvre achevée sera un vrai binôme (le double, la dépersonnalisation). L’art conçu comme un croisement de figures et de reflets, un jeu de miroirs déformants… Il y a tout ceci dans ce très beau livre où l’auteur confesse que la vérité historique [est] une légende de plus et où il ne revendique que le droit d’être lui-même…

Michel Joiret, Le Non-Dit.



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Comme un set de free jazz

Avec ce texte, Carino Bucciarelli bouscule toutes les règles de l’écriture conventionnelle, son narrateur descend dans le roman pour rencontrer les personnages qu’il met en scène ou peut-être que ce sont les personnages qui s’incarnent pour rencontrer celui qui leur a donné une existence plus ou moins réelle, plus ou moins imaginée. Ainsi, le narrateur rencontre un pianiste de jazz décédé dont il veut écrire la vie, Malcom Waldron un pianiste noir qui a fini sa vie à Bruxelles. Il avait été frappé d’un AVC qui lui avait effacé totalement la mémoire, il avait dû réapprendre son jeu, sa musique, son style en écoutant ses propres enregistrements. Dans le roman, il s’interroge sur la véracité des enregistrements qu’on lui a fait écouter à longueur de journée. Dans la vraie vie, c’était un disciple de Thelonious Monk. Dans la fiction, il pense qu’on lui a fait écouter son maître et que depuis son accident il l’imite. Carino Bucciarelli est un grand admirateur de ce pianiste à qui il veut rendre hommage dans ce texte. « Un musicien mort, somme toute il y a peu d’années, s’est invité dans mon livre. Il m’a accueilli dans un logement factice créé par de simples mots… ». Ce pianiste a joué avec les grands : Charles Mingus, Max Roach,…, il a accompagné Billie Holiday et Jeanne Lee mais l’auteur le considère un peu comme son musicien. « L’homme que vous écoutez n’est pas le plus connu des pianistes de jazz. Parfois, même des amateurs avertis n’en ont pas entendu parler. J’ai l’impression qu’il ne joue que pour moi, comme s’il était mon invité ».
Avant de raconter la vie du pianiste, l’auteur a écrit une brillante biographie d’Isaac Newton qui lui a apporté une certaine gloire. Une biographie dans laquelle il s’interroge sur l’écriture, l’utilité d’écrire, l’utilité de créer et si oui comment y parvenir, comment dessiner des personnages. Il discourt sur la vérité, notamment au sujet de la vie de Newton. Ces personnages l’obsèdent, Waldron tout autant que Newton quand il écrivait sa biographie.
Les biographies qu’il écrit le ramènent toujours à sa vie personnelle, la vie qu’il a eue avec ses deux femmes, celle qui l’a quitté quand il a adopté un enfant qu’il lui refusait avant et celle qui l’a quitté quand cet enfant est décédé. Pour certains personnages, il devient l’Autre, celui qui raconte leur vie, qui crée leur vie en jouant avec la vérité. « L’Autre ne laissait rien au hasard. Il avait détruit sa première femme en adoptant un enfant. Il l’avait détruite, elle, après la mort de l’enfant. La maison avait vu naître le savant auquel il avait consacré des mois de sa vie à le faire revivre sur papier. »
Avec ces histoires qui se mêlent, s’emmêlent, finissent toujours par se recouper, Carino Bucciarelli crée un processus littéraire novateur. Chacun des épisodes qu’il raconte semble appartenir à une histoire nouvelle mais dans chacun d’eux un des personnages ramène toujours le lecteur au centre de l’intrigue parce qu’il connaît soit l’auteur, soit Newton, soit le pianiste, soit l’une des deux épouses. Ainsi d’allusions en fragments, l’histoire se construit : l’histoire du pianiste et l’histoire de son biographe qui n’arrive pas à stabiliser sa vie. Les protagonistes voyagent entre la fiction et la réalité de l’auteur ou la réalité factice du narrateur. Comme dans Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki, ce livre comporte plusieurs mondes entre lesquels les personnages voyagent en se dédoublant, en se confondant, le narrateur devient l’interviewé, l’auteur interpelle le narrateur, etc. Un bel exercice de gymnastique littéraire qui pose in fine l’éternelle question de la vérité confrontée à l’apparence de la vérité et de la vérité dissoute dans les multiples versions proposées par les acteurs et les narrateurs de l’histoire.
En fermant le livre, je me suis dit que je devrais ressortir mes CD de jazz que j’ai un peu oublié et peut-être que j’y trouverais ma vérité à moi.

Débézed, Critiqueslibres.com





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