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Auteure de plus de cinquante œuvres dont plusieurs ont été primées,
Évelyne Wilwerth
vit passionnément son métier d’écrivaine, réalisation de son rêve d’enfant.
Elle s’aventure dans tous les genres littéraires, le roman, la nouvelle, le théâtre, l’essai biographique…
Elle adore aussi allumer la créativité des autres dans ses ateliers d’écriture.


Évelyne Wilwerth

Tignasse étoile


TIGNASSE ÉTOILE

Roman, 2019
168 pages
ISBN : 978-2-8070-0185-5 (livre) –  978-2-8070-0186-2 (PDF) –  978-2-8070-0187-9 (ePub)
16,00 EUR

« Jacinthe. Joli prénom que je déteste car j’ai des yeux brun fleur fanée. Par contre, j’adore ma tignasse. C’est elle qui m’entraîne dans des dessins de plus en plus fous. Alors j’oublie ma mère qui m’est presque étrangère, que j’appelle meman. Ou mèman. Et ce père, merveilleux à 75%. J’oublie aussi ce nuage infernal au-dessus de ma tête : le secret que me cachent mes parents. »
Nous plongeons dans sa vie, de ses huit ans à ses vingt-cinq ans. Avec son tempérament de feu, ses défis, crises, délires, révoltes, prises de risques. Mais aussi son humour ! On l’accompagne dans sa quête de la vérité. Et la construction de sa vie d’artiste
Un 'ouvrage qui brasse des thèmes très contemporains.






Extrait


Pas envie d’aller à l’école. Vraiment pas. Alors je crache sur le miroir.
Et ça provoque du scribouillage sur mon nez.
Puis sur ma bouche.
Je commence à m’amuser.
Je deviens une sorcière. Au moins une demi.
Qui crache plus fort encore.
Crac, sur mes cheveux.
Maman, elle les appelle « ta brousse ». « Ta forêt infernale ».
C’est vrai. Avec plein d’arbres, de branches, de feuilles, de nœuds et de nids. Tout cela emmêlé.
Maman m’appelle « sorcière ». Quand elle dit ce mot, sa langue siffle comme un serpent.
Papa, il me chuchote parfois « tignasse ». Mais ses yeux pétillent.
Donc pas d’école aujourd’hui.
Et je vais m’offrir une magnifique connerie !

Je quitte le miroir. J’entre dans la cuisine. Le frigo ronronne comme un chat idiot. J’ouvre sa porte, j’empoigne la bombe et je file dans ma salle de bain.
Miroir. J’enlève le couvercle, je pousse sur le bouton et… un gros nuage blanc ! « Sfiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii ».
Plein de crème fraîche sur mes cheveux.
J’appuie encore plus fort : pschiiiitttttttttttttttttt dans toute la maison.
J’ai fermé les yeux.
Ça sent fameusement le sucre. Trop. J’éternue.
Miroir. Je suis la sorcière la plus belle de la terre.




Ce qu'ils en ont dit

*

Carnet, mon beau carnet, dis-moi… qui suis-je ?
Un coup de cœur du Carnet

Le dernier roman d’Evelyne Wilwerth s’apparente au journal intime d’une jeune fille, Jacinthe, en mutation physiologique, en interrogation existentielle, de sept à vingt-cinq ans. À part le titre, qui fait écho à la chevelure sauvage de l’héroïne, tout aimé !
La couverture ! Un Spilliaert 1 (Les Pieux, 1910), en adéquation si complète avec le roman qu’on pourrait en induire une prescience du peintre ou, plus raisonnablement, l’irrigation d’une romancière empassionnée, un récit jaillissant de la contemplation de la toile.
Le style ! Qui pétille comme une coupe de champagne, ce breuvage qui emporte les suffrages de la narratrice (et de l’autrice). Conjuguant la naïveté et la lucidité contrastées de la jeunesse mais se teintant régulièrement de poésie :
Comme c’est profond, les yeux. Bien plus qu’une piscine. Ce sont des lacs avec beaucoup de mystère dedans.
Ou de philosophie sapientiale :
Je suis bien.
Un rien triste.
Mais bien.
Je suis chez moi.
Avec moi.
Rien qu’avec moi.
La narration ! Un récit de vie. Qui perfore la banalité du quotidien en pointant les moments significatifs, les points d’acmé, distillés au sein d’un texte dégraissé, dynamique, intense et subtil. Qui charrie, dès l’entame, des accents énigmatiques. Pourquoi Jacinthe se focalise-t-elle sur sa naissance à Ottawa et néglige-t-elle les explications données (voyage au Canada, naissance prématurée) ? Pourquoi cette guérilla innée contre sa mère ? Pourquoi la conduite de son père semble-t-elle si erratique ? Pourquoi, plus globalement, cette atmosphère de distorsion ?
Le fond ! Un Balance ta mère ! Chapitre 2. Une réponse à Onnuzel ? L’héroïne ne subit pas, sidérée, ce que lui inflige Méman – ce surnom, insupportable pour Clarisse ! –, elle soulève le masque de la cheffe de cabinet ministériel à la « gestuelle impeccable », à la « diction irréprochable ». Et sont mitraillés des mots/balles ciblant les absences, les présences maladroites, le stress d’un travail qui exhausse socialement et amenuise humainement, les kilos superflus, le vieillissement larvé :
Et sa peau… un peu molle. (…) Avec des plis qui tombent. Je pense à un décor qui commence à s’écrouler.
Mise en abyme. Jacinthe ne supporte pas le parfum de sa mère. Ou, plus essentiellement, l’odeur de sa mère.
Une variante de l’Infini chez soi (Dominique Rolin). Où Jacinthe zoome sur ses parents (son père adoré et ses atermoiements), son milieu (très/trop embourgeoisé), les circonstances de sa naissance et son moi en construction. Qui suis-je ? D’où viens-je ? Vers où vais-je ou dois-je aller ?
Des réflexions glissées sous la vivacité et l’humour du récit.
L’importance du contact, de la sensualité, de l’empathie, de la communication (il ne suffit pas d’aimer, encore faut-il l’exprimer). La nécessité de la transmission et du relais. L’émancipation. La vocation. L’autonomie. Le sens de nos actes, de nos parcours face à la détresse d’une majorité de nos frères en humanité.
La narratrice. Elle ne collabore pas à la vision que tente d’imposer Clarisse mais résiste, progresse à coups de machette à travers une jungle de mensonges et de non-dits. Elle sort la tête du sable bobo, juxtapose, inquiète/méditative, le luxe mondain des fêtes d’anniversaire ou des séjours exotiques (île Maurice, Cap-Vert, Lugano, etc.) et la valse désespérée de la misère du monde, élit en complice un condisciple issu d’un milieu modeste, s’arrime à des tuteurs de résilience (la mère de cet ami, simple et affectueuse ; son oncle, un galeriste homosexuel qui perçoit ses talents pour le dessin, la peinture ; des enseignants).
Menton. L’autrice arrache le signe/symbole à ses premières connotations (la Riviera française la plus cossue mais ses paysages somptueux aussi) pour y mêler la voie/voix des migrants décharnés et dénués, puis celle de la réalisation par la création.
La passion pour l’Art. Omniprésente. Enivrante. Pour la peinture, le cinéma, la danse…
La naissance du printemps. Les appétits qui surgissent à l’adolescence et balaient les balises de l’enfance sont admirablement orchestrés.

[SPOILER]
La beauté fulgurante des dernières pages. Le re-naissance ou vraie naissance. Manifeste vitaliste, ode à l’inconnu, à la plénitude des terres vierges. On découvre ce qui sépare vivre et exister, on part à la conquête du sens (de la vie) :
    Pour aller vers la pointe de moi-même.
    Et pour exterminer les rapaces.
    (…)
    On est sur cette planète pour se défier soi-même ! Sinon ? Sinon rien.
    Nada.
    (…)
    Née d’une manière bizarroïde.
    Tordue.
    Juste ce qu’il faut, peut-être, pour atteindre les étoiles.

Philippe Remy-Wilkin, Le Carnet et les Instants

*

Évelyne Wilwerth est artiste et se manifeste dans divers domaines, toujours à la recherche de l’imprévu, de la surprise. Qu’il s’agisse de romans, d’essais biographiques ou de théâtre, elle pratique une belle langue où la fioriture devient arabesques, où les mots se transforment en mélodie. Cette fois, elle nous invite à plonger dans la vie de Jacinthe et nous entraîne à rencontrer une fillette de huit ans qui pratique l’humour autant que la révolte. Le temps passe et l’enfant grandit. Ses aspirations évoluent, ses intérêts changent, son corps et son moral mûrissent. Chronique d’une existence, ce livre écrit à la première personne parle des tous et des riens qui modèlent le quotidien, qui s’accrochent aux choses et leur fournissent du relief. De huit à vingt-cinq ans, on suit une parabole. Celle d’une étoile qui illumine, éblouit et se nourrit de mille détails qui paraissent anodins aux yeux du quidam. Chaque âge à sa raison d’être et, si on met tellement de temps pour grandir, c’est qu’il y a bien une explication naturelle. Au fil des étapes, on suit l’héroïne et on découvre sa soif de vérité, son besoin impétueux de créer. Loin de s’avérer une leçon de morale, ce livre traite du besoin d’aimer, de la force à exprimer ce qui sourd au plus profond de soi et d’une liberté qui ne demande qu’à être mordue sans entraves.

Daniel Bastié, Bruxelles Culture.

*

« Tignasse étoile » est là. Fin de lecture. Et la couverture apparaît autrement qu'au début :
Et si Evelyne Wilwerth, la romancière, avait spécialement demandé à Léon Spilliaert de peindre pour elle « Les Pieux » ?
Anachronisme ? Qui sait ?
Evelyne Wilwerth nous offre un roman vif, profond, sombre parfois, mais un roman plein d'humour et de vie, aux côtés de son héroïne, Jacinthe, tignasse en bataille.
Avec minutie et une espèce de ponctualité («30 mai, 5 septembre, 7 heures pile ; 9H1 ;… »), la romancière nous emmène à allure folle vers l'éclosion d'une artiste.
D'une enfant pis d'une jeune femme en quête de ses origines.
Aux côtés de Jacinthe, les carnets intimes se suivent sans se ressembler au final. « Turquoise » devient « Emeraude » puis « Indigo ».
Mais ils avancent avec elle. Patiemment.
Leur point commun est d'être les confidents d'une enfant qui devient peu à peu ado puis femme.
Avec toujours ce mystère profond qu'elle devine en elle et qui hante ses nuits de choucas noirs. de démons sombres.
Pourquoi « Ottawa » ? Pourquoi ce sentiment intime qu'elle n'est pas la fille de sa maman, « mèman » ou « meman » ?
Pourquoi Jacinthe devine-t-elle qu'un secret pèse sur sa famille ?
« Tignasse Etoile » est un roman fort. Un roman olfactif, tactile, auditif et visuel tout à la fois, par les allusions de son auteure à de nombreux artistes : des peintres, des sculpteurs, des cinéastes, des danseurs…
Par les descriptions artistiques et fines des lieux, des couleurs, des senteurs.
La romancière nous emmène sur le chemin de la vie de Jacinthe, de ses 7 ans jusqu'à ses 25 ans.
Au fil des pages et des jours, la jeune héroïne se tâte, se perd, se trouve, se reperd et se trouve enfin…
Jacinthe. Tignasse étoile.
Jacinthe est née dans un milieu assez bourgeois.
Un père, Fabrice, proche de sa fille, touchant, intelligent mais dont les yeux sont si souvent tristes.
Une mère, Clarisse, Meman ou Mèman, prise dans la spirale infernale de la vie et de ses secrets, qui se réfugie dans le travail et le paraître.
Une mère qui a cette odeur de non-dit.
Une odeur que Jacinthe se met à détester, intuitivement sans doute.
Une mère qui peu à peu s'ankylose, se flétrit, se détruit à défaut d'oser aimer et d'oser dire.
Un ami, Jotrand, issu d'un milieu humble. Mais un ami fidèle, proche, à l'écoute.
Un ami dont la maman a les bras chaleureux et tendres, veloutés. de ces bras qui manquent tant à Jacinthe quand ses démons se réveillent, chaque nuit.
De ces bras qui lui offrent un instant la fusion parfaite, rêvée.
Des fêtes d'anniversaire excessives, trop chics, trop mondaines et pas assez intimes ou pas assez vraies.
Des voyages exotiques en famille (ou plutôt à trois personnes ensemble mais jamais à l'unisson malgré de vains efforts !)
Pascal, un oncle homosexuel qui perçoit vite les talents de Jacinthe pour le dessin, la peinture, l'art.
Quelques enseignants, aussi, dont cette prof à laquelle Jacinthe ose se dire.
Ose enfin parler de ses origines ou en tout cas de ce qu'elle en a découvert.
De ce profond mal-être que vivent certains enfants nés par gestation pour autrui.
Puis Opaline la belle qui accompagnera Jacinthe sur le chemin du devenir sensuel.
Et enfin Maximilien le chat, témoin privilégié du bonheur et de l'apaisement.
Avec ce merveilleux roman, Evelyne Wilwerth nous emmène dans des mondes à la fois parallèles et différents. le lecteur voit les couleurs changeantes et belles de la Méditerranée (« la vamp »), les paysages enchanteurs de ses villes et villages qui collaboreront à l'éclosion de Jacinthe mais il ressent aussi, intensément, la détresse des migrants, des démunis, des paumés.
Et ces paradoxes apportent une extraordinaire profondeur au roman.
Ils invitent aussi le lecteur à se poser des questions sur la Vie, son sens, ses excès et ses souffrances.
Avec talent, dans un rythme sans cesse enivrant, Evelyne Wilwerth nous conduit à la grande beauté des dernières pages de son livre et à la vraie naissance de son héroïne, épanouie enfin. Libérée. Artiste.
Oui. Un roman fort, puissant et beau. Profondément beau.

Demida, Bebelio.

*

D'autres critiques sur Babelio sont plutôt négatives, manifestement rédigées par des lectrices qui ne lisent que de la romance et sont tout à coup confrontées à de la littérature ! En témoignent des termes (négatifs sous leur plume) comme "déroutant", "dérangeant", "écriture chaotique". C'est d'ailleurs un problème récurrent avec nos publications, dont l'ambition ne correspond pas toujours aux habitudes de lecture.
En voici une, hésitante.

« Tignasse étoile » est le récit de Jacinthe au fil des années tentant de vivre avec un mal-être en elle issu d'un secret familial caché. Au travers d'un récit à trois voix mêlant ce que vit Jacinthe, ce que font ses parents et ce qu'elle relate à ses journaux intimes, le lecteur suit petit à petit la destruction qu'occasionne ce secret sur cette enfant qui cherche à comprendre ; ses découvertes et sa reconstruction.
Au premier abord, la première chose qui me vient à l'esprit après la lecture de ce livre est un sentiment d'inachevé. le style d'Évelyne Wilwerth très haché dans son texte heurte dans un premier temps avant de prendre tout son sens. Les phrases courtes comme dans un message télégraphique témoignent bien du sentiment de Jacinthe face à quelque chose qu'elle ne peut comprendre. le découpage temporel montre bien la place de plus en plus présente dans son questionnement de ce secret qui se traduit par un mal-être, des cauchemars. Ce texte saccadé témoigne bien de l'état d'agitation du personnage.
Par contre, je suis quelque peu perplexe face à l'attitude des parents, qui sont présents dans le récit, mais ne semblent pas vouloir faire un pas vers cette enfant. La relation entre Clarisse (la mère) et Jacinthe est vraiment bizarre, pour ne pas dire absente. le père n'est pas mieux loti dans un rôle de suiveur. Au final, ce secret caché déteint sur toute cette famille jusqu'à la ronger.
Au final, j'ai aimé sans vraiment aimer ce roman. La sphère relationnelle entre les personnages de la famille est plus dérangeante que captivante. Dans tous les cas, ce roman est un point de vue quant aux devenirs d'enfants issues de même pratique. La question se pose au final de savoir si un enfant doit être mis au monde par pur désir d'avoir le titre de parents... ou si certaines pratiques peuvent au final chambouler l'enfant. Une belle approche philosophique en perspective à prévoir à la lecture de ce roman. Malheureusement, l'ensemble est déroutant en ce qui me concerne dans ce roman. Dommage, j'espère cependant qu'il trouvera son public.
Souri7


Il est utile d'aller lire les autres sur le site de Babelio.


*

Le dialogue est endiablé, presque incisif mais joyeux chez cette enfant (fille), Jacinthe, soucieuse de son aspect transcendé par ce que peut être ou devenir (parfois malgré elle) sa coiffure.
L’intelligence, elle, se pose en adulte : « Mais je distingue bientôt des oiseaux étranges qui tournent, tournent dans le ciel. Dans mon ciel, à l’intérieur de moi. Vite sous les couvertures ».
Style enlevé. Phrases courtes emportant l’idée : « Annonce l’arrivée du ministre dans dix minutes ».
Gestuelle impeccable. Diction irréprochable.
Introduction claire et charpentée. Choyé, l’enfant se fait son monde : « Je ferme les yeux. J’entre dans de l’ouate. Je n’entends plus rien. Sauf ma respiration ».
En très peu de mots mais qui se succèdent à eux-mêmes comme une évidence, Évelyne, suscitant une idée évaluée à la rapidité de l’action, suggère l’envie de lire en continu et presque même de la précéder dans sa démarche, ce genre de style motivant fortement l’intrigue à percevoir.
De la même façon, directe, Évelyne se sert presque de genres d’interludes pour susciter sa propre sociabilité, son humanité : « Depuis que je suis ici à l’île Maurice, je n’ai pas encore rencontré Maurice mais qu’est-ce que j’ai examiné les gens ! Des espèces de Chinois, de noirs, d’Indiens. Et j’ai découvert des maisons très pauvres camouflées derrière les arbres. Il y a beaucoup de misère mais as-tu remarqué qu’ils sourient tout le temps ? Oui, émotion ».
Ainsi, la pétillante Évelyne se met-elle facilement à la place de l’enfant quand elle décide de donner un nom à… son carnet de confidences, traité et interpellé comme une amie : « Car j’ai l’impression de me prendre dans les bras quand j’écris sur cette page sur… ta peau et ça me fait vraiment du bien. Dis, carnet, tu t’appelles Turquoise. Tu es déjà mon ami ».
Quelque chose chez Évelyne de burlesque et de bien « belge » (positivement) avec aussi une joyeuseté qu’on lui connaît.
Belle idée de la chevelure « miroir » à évoquer le temps qui passe : « J’ébouriffe mes cheveux. C’est incroyable ce qu’ils ont poussé. La jungle ». Il y a quelque chose de très énergique dans cette reprise en mains de l’enfance à la première personne laissant transparaître une créativité autant précoce qu’observatrice. Jubilant, l’enfant s’émeut, à travers l’Art, progressivement, vers l’adolescence, avec pour fil conducteur « Turquoise », son carnet intime traité tantôt comme un confident, tantôt suggérant un dédoublement de la personnalité.
L’écriture, dans le carnet, est traitée comme une obsession de destination rappelée sans cesse : « Quant à moi, j’ai sur la tête une vraie forêt tropicale ! Et interdit d’y toucher ! Propriété privée ! C’est tout. Non. Certaines nuits je suis réveillée brutalement. C’est ce diable d’Ottawa qui surgit et vient me fouetter. Je saigne de tous les côtés ».
Le temps passant, l’adolescence aura ses rêves et ses rejets à construire progressivement une personnalité qui voudra s’affirmer en tant qu’artiste : « 30 mai. Tout refusé : cadeaux, gâteaux, champagne, embrassades, invités. Et j’ai passé toute la journée dans ma chambre qui commence à ressembler furieusement à un atelier ! ».
La progressivité de la passion se fait jour dans l’esprit de l’héroïne, trouvant de croissants prétextes à développer ses connaissances en Art puisque « Les artistes ne meurent pas. Leurs œuvres leur tissent des ailes. De très longues ailes ».
Dans ce monde idéal paraît, de-ci de-là, l’évocation de notre société pas toujours participative à nos enthousiasmes : « Oui mais. À qui parler ? Parler vraiment ? Dans ce monde où l’on passe son temps à surfer ? ». Et me reste cette question : peut-on reconnaître, dans cette progression, l’auteur elle-même à « la tignasse qui gonfle et s’empare de l’espace » ?
À la recherche du monde extérieur idéal du point de vue artistique répond cette profonde angoisse des origines non clairement établies ; les « qui suis-je », à travers cheveux ébouriffés dans le miroir, vont se précipiter.
 « Tignasse » va-t-elle atteindre les étoiles et passer ce trou noir à « choucas noirs qui régulièrement se rappellent à elle » ?
Le sujet lui-même du livre est sans doute l’éternelle quête de soi-même et résonance perpétuelle d’une identité à trouver à travers les non-dits.

Patrick Devaux, La cause littéraire.


*

Évelyne Wilwerth a écrit ce livre comme le livret d’un opéra, un petit opéra en la circonstance, les grands airs seraient la partie racontée par Jacinthe, la jeune héroïne, et les récitatifs seraient les textes écrits en italiques, à la troisième personne, par le narrateur ou à la première pour les parties confiées par Jacinthe à son cahier intime. Avec ce processus littéraire faisant alterner des parties racontées par l’héroïne et des parties rapportées par le narrateur, l’auteure met en scène en autant de chapitres qu’il y a d’anniversaires pour Jacinthe entre ses huit ans et ses dix-huit ans, plus un pour se vingt-cinq ans, la vie de cette gamine entre sa mère qu’elle n’aime pas plus que l’école, son père qu’elle aimerait bien si, comme la mère, il ne fuyait pas les questions et son pote de l’école, qui habite dans un grand immeuble qu’elle ne devrait pas fréquenter.
Jacinthe est une bourgeoise, sa mère est la collaboratrice, proche, très proche, d’un ministre de la Culture, son père est un professeur de français à la pédagogie très personnelle et elle, elle est une gamine qui ne ressemble en rien à sa mère. C’est une sauvageonne à la tignasse ébouriffée qui refuse violemment qu’on y touche, elle ne se sent bien qu’avec la famille de Jotrand, son copain. Elle est très étonnée d’être née à Ottawa, six mois avant terme, ça ne colle pas, d’anniversaire en anniversaire elle y croit de moins en moins et elle ressemble de moins en moins à la grande bourgeoise qui lui sert de mère. Elle veut savoir, mais même son père ne collabore pas plus que l’oncle préféré, ils fuient…
Cette histoire est très contemporaine, elle met en scène des thèmes très actuels : la procréation, les nouvelles formes de maternité et de paternité, les familles à géométrie différente, les arbres généalogiques complexes, et ceux qu’on oublie trop souvent les enfants qui ne comprennent rien à leurs origines. Mais ce que j’ai aimé surtout dans ce livre c’est :
– sa brièveté, Évelyne Wilwerth maîtrise le court que j’apprécie beaucoup, quelques mots, quelques phrases en disent souvent beaucoup plus que de longs discours ;
– la poésie qu’il comporte, certains textes sont quasiment des poèmes en prose ;
– le langage très fluide, très choisi qui apporte une grande souplesse au texte sans lui retirer une once de sa puissance.
Ce texte n’est pas plus un plaidoyer qu’un réquisitoire, c’est seulement un rappel adressé aux adultes qui se sont beaucoup préoccupés de leurs droits en matière de reproduction sans beaucoup penser aux droits des enfants à connaître leurs racines. Mais au-delà de toutes les querelles familiales, il reste l’art, pour Jacinthe, la peinture, l’émotion artistique et les émotions que la nature apporte quand on la parcourt avec tout le respect qu’on lui doit. Et pour moi, il reste cette qualité d’écriture qu’Évelyne Wilwerth réinvente en utilisant ce processus littéraire qui m’a enchanté.
C’est un beau texte !

Débézed, mes impressions de lecture et critiqueslibres.com.








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