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Écrivain, conférencier, ex-
enseignant et chargé de mission au CPEONS, fondateur du Projet de Lecture Charles Plisnier de la Province de Hainaut, directeur de la revue littéraire Le Non-Dit, animateur de voyages et séminaires de réflexion sur les lieux qu’ont hantés de grands écrivains,
Michel Joiret
est l’auteur d’une quarantaine de romans, essais, recueils de poésie…
Son anthologie « Littérature belge de langue Française », rédigée en collaboration avec Marie-Ange Bernard, est une somme incontournable
Son roman "Madame Cléo" (également aux éditions M.E.O.) a obtenu le
Prix littéraire du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles.


Michel Joiret

Larmes Vesta
Couverture :
© Martin Joiret

LES LARMES DE VESTA

Roman, septembre 2019

152 pages
ISBN 978-2-8070-0213-5 (livre) – 978-2-8070-0214-2 (PDF) – 978-2-8070-0215-9 (ePub)
15,00 EUR (livre) – 8,99 EUR (e-books)

Deux mille ans d’écart entre le destin de Luna et celui de Maman Lune, entre le voyage de Lucius et celui de Luc Rodin, professeur de latin à l’Athénée des Coteaux…
Est-ce le temps qui bégaie ou la seule magie des poudres blanches ?
Quitté par sa femme et déconnecté de sa fille, à la recherche de son identité, Luc découvre le triste journal de sa mère – Maman Lune – et fuit sa déshérence dans la mescaline. Fou d’antiquité romaine, dans un dédoublement de personnalité, il se voit en Lucius, jeune précepteur partagé entre la somptueuse villa de Pompéi où son riche oncle Flavius coule des jours heureux, et Rome, où sa mère Luna subit la violence et de la vulgarité d’un ex-légionnaire épousé en secondes noces, avatars évidents de sa propre famille. Mais l’éruption du Vésuve détruit Pompéi comme la drogue détruit l’univers mental du professeur Rodin, et Lucius se console avec son ami Pline-le-Jeune dans les lupanars où il tombe amoureux de Bilitis, la belle hétaïre. Ces aventures merveilleuses dans le monde imaginaire qu’il affectionne depuis l’enfance déconnectent de plus en plus le professeur Rodin d’une réalité qui se disloque de toutes parts.




EXTRAIT

La boutique du cousin Marcellus, chez qui il séjourne, se trouve à deux pas du forum. En marchant d’une large foulée et en évitant de marquer le pas pour frôler le coton d’une esclave ou la soie d’une jeune fille riche, il arrivera chez le potier avant le coucher du soleil. Pour autant que ce char empli d’olives lui laisse le passage ! Désespérant de parvenir à le doubler, il gagne une sente qui épouse les courbes de la pente, raccourci opportun, où la circulation des attelages est interdite.
Au moment où, pestant contre le gravier qui s’incruste dans ses sandales, le jeune homme s’arrête pour ôter une petite pierre, un grondement retentit, plus proche du râle et du ronflement humain que d’un lointain et improbable coup de tonnerre dans un ciel si bleu. Dans les ornières latérales, lauriers blancs et oliviers pansus s’agitent comme de vulgaires rameaux secoués par le souffle de la mer. Les dalles brûlantes du chemin geignent et tentent de sortir de leur alignement, tandis qu’à sa gauche une couleuvre de terre déboîte des cailloux. Bêtes et gens se figent. Venu d’en haut, un arrachement soudain roule des boules de feu, massifs et taillis en avalanches incendiaires. Le chariot qu’il suivait peu auparavant sur la route en contrebas est renversé par un de ces projectiles et s’enflamme à son tour.
Ça ne dure qu’un instant. Bientôt, le soleil troue la poussière et colore à nouveau les pentes du volcan. N’eût été le chariot qui se consume sur le flanc au milieu des olives répandues, les ergots de pierre hérissant le chemin et les fumerolles qui parsèment le versant, rien ne paraîtrait changé. Les regards qui scrutaient la tête fumante du géant s’abaissent et s’apaisent. La colère des dieux n’aura été qu’un bref mouvement d’humeur.






CE QU'ILS EN ONT DIT

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La chute de l’homme

Le nouveau-né de Michel Joiret est un hommage au latin et au français à travers deux destins. Luc au 20e siècle en Belgique, et Lucius en Rome antique, à Pompéi, demeure des dieux. Luc et Lucius sont pour les siècles des siècles un seul et même enfant ; l’un de Maman Lune et l’autre de Luna.
En famille, Luc « remue le moins possible, fixé sur sa “musette aux merveilles”, ainsi qu’il désigne les premiers albums où Jacques Martin met en scène le jeune Gaulois Alix, devenu citoyen romain et ami de César. Cette Rome de BD est devenue son décor de prédilection et son refuge. » Adulte, Luc devient professeur de latin.
Mélancolique et testamentaire, dans cette lettre d’amour à la langue et à ses origines, l’auteur confond à dessein les millénaires. Ils ne comptent plus, car ils coulent sur les joues de l’espace et du temps, et forment les larmes de Vesta, déesse éternelle du foyer, de la maison, de la famille.
Or, le sort de Maman Lune et Luna est tragique. Le foyer est une torture, la famille est un échec. Unique recours : la religion. « Tombée de Charybde en Scylla, épuisée de transhumer son chagrin de la cuisine à la machine à coudre en un nomadisme de déshérence, Maman Lune s’agenouille tant et plus. »
Face : enseignant à l’athénée, Luc est pour ses élèves un formidable conteur et historien. Pile : quitté par sa femme, il s’est éloigné de sa fille. Lorsqu’il découvre les carnets intimes de sa mère, concentrés et « pythonisses de la douleur », il se fend et s’annihile doucement dans les éthers hallucinés de la mescaline. Où il se dédouble en un fantasmagorique Lucius, un Luc qui rêve, s’évade, se perd et erre dans les palais en ruine de la mythologie romaine.
Les larmes de Vesta est un roman d’affranchi. Celui d’un esclave du latin devenu maître du français. Celui d’un auteur au service entier de la langue, parfaitement conscient qu’une phrase-pépite peut apparaître inattendue, tant espérée, sortie comme par magie ou par miracle du fleuve torrentiel des mots.
Ceux-ci font ce qu’ils veulent. L’auteur n’est-il pas le premier surpris de ce qu’il écrit ? Se découvrant lui-même, il saisit ainsi son lecteur, s’il ne l’oublie pas, funambule fragile sur le fil d’un danger : filer sa soie littéraire ou sniffer une ligne d’encre pour se lire écrire ; comme on peut s’écouter parler.
Leçon de littérature, le roman est baigné d’une atmosphère académique où la narration, à moins qu’elle ne soit autobiographique, peut paraître secondaire face à l’hommage rendu toujours plus vif par Michel Joiret à sa maîtresse de tout temps, depuis l’école à ce jour, à l’heure de publier ce quatorzième roman, hors compter ses essais, nouvelles, pièces de théâtre, ouvrages didactiques et nombreux recueils de poésie.
« Extrayez-vous de votre vase quotidienne, jeunes écervelés, vous avez la chance de faire des études classiques, haussez-vous à l’universel ! »

Tito Dupret, Le Carnet et les Instants.


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Les petites maisons d’édition indépendantes peuvent se mettre en dehors des modes pour afficher des coups de cœur. Bien en soit ! Avec « Les jambes de Vesta », M.E.O. donne la parole à Michel Joiret, romancier, poète et naguère enseignant. Auteur d’une quarantaine d’ouvrages, l’homme a obtenu de nombreux prix et distinctions, dont le prix du parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour son roman « Madame Cléo »
Cette fois, il nous convie à un voyage dans le temps, en évoquant le destin de Luna et maman Lune, celui de Lucius et Luc Rodin, professeur de latin à l’Athénée des Coteaux. Fou d’antiquité romaine, ce dernier est à la recherche de son identité et débarque à Pompéi, la ville millénaire où le Vésuve a failli rayer la région de la carte d’Italie. Un lieu chargé d’histoire et où s’élevaient jadis de somptueuses demeures patriciennes. Pour lui, le bonheur serait-il à portée des doigts ? La plume est bien sûr somptueuse, chargée de poésie et de justesse. Y a-t-il un héritage à revendiquer ? Ce roman nous vaut des anecdotes intéressantes, loin des cours poussiéreux et scolaires. Michel Joiret se veut un être d’une grande érudition et il a la finesse d’esprit de ne jamais en faire exagérément, sachant que trop de détails tuent le détail.

Sam Mas, Bruxelles-Culture.


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En vingt-trois chapitres brefs, le romancier, épris d'histoire, nous conte deux destins, intimement liés à l'histoire de Rome.
Ce qu'il arrive à Lucius, d'une bonne famille romaine, installé à Pompéi, relève d'un attachement à des lieux et à des personnes. Sa mère, Luna, son oncle Flavius, l'ami, Pline le Jeune, sont autant de figures qui le révèlent à lui-même, et partant, au lecteur.
Voilà un Romain qui ne se contente pas de vivre à la manière patricienne, qui ne se contente pas de céder aux charmes d'une vie publique et privée aisée, facile. Les événements – l'enfouissement de l'oncle à cause de l'éruption, la mort de sa mère – font tout un travail de deuil et de vie, pour mieux saisir le monde tout autour.
Parallèlement à ce parcours, ce que vit Luc, professeur de latin dans un athénée bruxellois, semble un appel à l'histoire, cette Rome dont il assiège les petites cervelles de ses étudiants par autant de rappels et d'anecdotes. Mais Luc va mal, il le sent, tout lui échappe et même le recours à l'histoire lui semble un leurre.
Même sa quête du passé, au travers de carnets qu'il dépouille, lui paraît insaisissable, fuyante.
Dans le droit fil de ses romans précédents, où il alliait l'histoire, la Gande, avec celle intime de ses proches, Joiret réussit, avec brio, et à l'aide d'une langue de poète, économe et singulière, à nous transporter deux mille ans en arrière, dans le bruissement vrai, réaliste d'une Rome elle-même singulière et inoubliable. On est là au coeur des événements, pris par la qualité d'un regard qui dépiaute l'histoire et ses figures.
À l'aune de Pline, qui enseigne la sagesse, la grâce du roman est de nous apprendre beaucoup sans l'assener, avec subtilité et enchantement car comment résister aux tableaux qu'il nous donne de Rome ? Comment résister à la tendresse de ses personnages, attachants et discrets ?
Voilà un bel opus, nourri d'une grande culture et d'une profonde sagesse.
Philippe Leuckx

Philippe Leuckx, La Cause Littéraire et Nos Lettres.

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Récit assez décalé, mêlant histoire antique, répliques drôles et cinglantes et personnages atypiques, comme notre professeur de latin Luc Rodin. Pour ceux qui aiment les dédoublements de personnalité, ce livre n'aura aucun secret pour vous. Rencontres et histoires sensuelles au sein des lupanars sont au rendez-vous! Replongez-vous au temps de Pompéi !

ManonReal, Babelio.

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Deux mille ans séparent les destins parallèles du jeune Lucius, citoyen romain, et de Luc Rodin, professeur de latin. A travers leur relation à leurs mères respectives, Luna et maman Lune, nous découvrons les vies empreintes de tristesse et de mystère de ces deux hommes.
En amatrice de roman historique, j'ai nettement préféré le récit consacré à la vie à Pompéi et à Rome de Lucius. C'est d'ailleurs l'aspect du roman qui m'avait donné envie de le lire. Très bien documenté, j'ai aimé pouvoir m'immerger complètement dans ces deux villes durant l'Antiquité et dans la vie quotidienne de leurs habitants. Cette partie du roman m'a rappelé avec bonheur mes cours de latin. J'ai même regretté qu'elle ne soit pas plus développée et j'aurais aimé en savoir un peu plus sur la vie des personnages de cette époque, notamment l'oncle Flavius à Pompéi mais également les discours de Pline à Rome.
[…]
J'ai bien aimé l'écriture érudite de Michel Joiret, même si je ne l'ai pas toujours trouvée facile à comprendre de par le vocabulaire employé. […] J'ai passé un bon moment de lecture et cette plongée dans l'Antiquité romaine fut pour moi plaisante.

MarieLywood, Babelio et aubonheurdemadame.

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Un roman que l’on pourrait presque qualifier de déroutant, tellement il tranche avec les précédents, qui étaient, eux, de ligne et de facture très claires. Des points communs cependant: le personnage principal (ici, les personnages principaux, car il y en a au moins deux) n’appartiennent pas à la foule, à la masse. Luc ou Lucius – l’homonymie est bien sûr voulue –  appartiennent à ce que l’on pourrait appeler le demi-monde des intellectuels. Ils sont très intelligents, mais ne sont pas bien-pensants, bien au contraire. Une sorte de nostalgie du loubard, un personnage qui les représente mieux que le BCBG, ou le fonctionnaire consciencieux. C’est pas moi qu’on rumine et c’est pas  moi qu’on met en gerbes, aurait dit Brassens. Professeur, oui, et même excellent professeur, qui sait rendre vivant, et même très vivant, son cours de latin. Ses élèves l’adorent. Mais voilà, la nostalgie est toujours ce qu’elle était, et nous le retrouvons vautré au milieu de ses agendas étalés autour de lui, comme feuilles mortes à l’automne, et bourré de mescaline – Michaux oblige. Malgré l’intervention de sa fille, qui le pousse à une cure de désintoxication, c’est la mescaline (Messaline n’en est pas loin) qui va l’emporter.
Mais Luc est-il aussi Lucius? Au début du roman, il y a alternance, puis les deux ont tendance à s’entremêler, et pour un peu, le lecteur s’allongerait sur le marbre du triclinium plutôt que sur son canapé. Luc et Lucius, des prénoms porteurs de lumière, mais aussi de lucidité. Leurs silhouettes, pourtant., ont tendance à se confondre. Et puis, que de points communs…à commencer par la femme. Car ce roman est aussi un roman profondément féminin. La femme, la mère, surtout, bien souvent souffre-douleur, battue, réduite à moins que la portion congrue, quand ce n’est pas à moins que rien, et qui devient l’objet de la pitié de son fils. Un fils qui découvre – mal – la sexualité. Initié de telle sorte qu’il aurait plutôt tendance à s’en écarter. Et puis, chez Luc comme chez Lucius, il y a l’oncle, une sorte de divinité tutélaire , qui va protéger son neveu, l’accompagner dans sa quête.
Ah! et puis j’allais oublier, la bonne chère n’est pas oubliée. Le héros du roman précédent, qui hantait les dédales de la gare du Midi et de ses trains, n’y aurait pas été trop dépaysé. Et puis aussi, pour Lucius, la mort de Pline naturaliste, avec une description époustouflante de l’éruption du Vésuve, sous le règne de Titus. Comme si vous y étiez. Une couche de cendre qui n’est pas sans évoquer la couche d’agendas qui recouvre, à la fin, le corps de Luc.
Faut-il chercher un sens à ce livre, à côté de la maëstria avec laquelle sont décrits les paysages de la ville éternelle, ainsi que ses us et coutumes? Oui, je le crois, même si l’auteur s’en défendrait sans doute. Et ici aussi, les prénoms nous seront d’un grand secours: la jeune amante de Lucius ne s’appelle-t-elle pas Bilitis, comme chez Pierre Louys, et la fille de Luc n’est-elle pas Antinea, tout comme l’héroïne touareg de l’Atlantide de Pierre Benoît, et entraîne à sa suite, comme un voile, un parfum d’aventure.  Et  pour Lucius, son alter ego latin, je ne puis mieux faire que de vous citer un passage de la toute fin du roman, un dialogue entre Lucius et Pline le Jeune.:
En traversant le forum d’Ostia, il (Pline le Jeune) s’arrête pour un regard distrait à un maître de langue latine qui s’adresse à une poignée de gamins. Une femme jeune encore se met à lui parler:
– Ce magister est passionnant. Son érudition  et sa bonhomie ont permis à mon fils de retrouver le goût de l’étude et le plaisir de lire.
Soudain plus attentif; le génial épistolier se tourne vers elle.
-Et d’où vient-il, ce précepteur?
-Nul ne le sait. On le dit affranchi gaulois, mais il pratique le latin mieux que les Romains eux-mêmes. On ne lui connaît pas de nom, ses élèves l’appellent « Maître » avec un grand respect.
Pline regarde l’homme et l’émotion déferle. Ce visage amène, ce sourire, cette élégance qui fait parole du moindre signe de vie et de lumière…La tristesse de quitter ses amis fait-elle de lui le jouet d’une hallucination?
Cet orateur gaulois dans les remugles d’un marché de province, cet homme aux tempes déjà grisonnantes, au regard ironique comme si le temps disputait son destin à l’impertinence des dieux, aux mains tendues pour accueillir l’enfant, le chaland, l’étranger, l’inconnu; cet homme dont les mots lui semblent sortir de sa propre bouche…
Il se détourne et s’en va d’un pas lourd. Il a cru voir Lucius, qu’il vient d’accompagner au port!! Un Lucius vieilli, qu’un dieu facétieux, dans le cours déraisonnable des comètes et des jours, aurait sorti du temps.
L’éternité, ici, est enclose en la vie de l’homme, et cette flamme fragile et vacillante, c’est  la jeunesse qui seule peut la recevoir et la transmettre. Il y a là, dans le rôle du pédagogue, une part de magie. Mais une magie sans secret, qui découle seulement d’une capacité d’accueil au monde, et d’accueil à la jeunesse.

Joseph Bodson, Reflets Walonie-Bruxelles.


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Retour vers le passé

Michel Joiret doit être autant passionné par l’antiquité romaine que son héros, Luc, professeur de lettres classiques à l’Athénée des Coteaux à Bruxelles qui essaie d’intéresser ses élèves en les plongeant dans la vie des Romains à l’époque de Pline l’Ancien victime de l’éruption du Vésuve en 79. Luc aime réinventer le vie quotidienne des Romains de cette période faste, il se met lui-même en scène, et ses élèves apprécient ses cours en forme de spectacle, au moins parce qu’il les laisse jouer avec leur joujou téléphonique pendant qu’il s’incarne en Lucius, un ami de Pline le Jeune. Il se laisse inexorablement glisser dans son délire antique au fur et à mesure que sa famille se décompose, cherchant de plus en plus le réconfort dans les potions magiques que lui fournit une amie.
L’auteur entraîne son personnage sur les pas de Lucius dont l’histoire est très parallèle à celle du professeur de moins en moins enseignant et de plus en plus dépendant de ses potions. Luc a trouvé les carnets intimes de sa mère qu’il nomme Maman Lune, où elle raconte la vie abominable qu’elle a menée sous la domination brutale de son mari. La pauvre femme s’enfonce de plus en plus dans une piété mystique où elle perd jusqu’à son humanité. Lucius, lui, a perdu le goût de la vie quand son maître Pline l’Ancien a été victime de la furie du Vésuve, il s’abandonne dans les bras d’une prostituée où il trouve un maigre réconfort comme Luc en trouve un tout aussi maigre dans les bras de la mescaline.
C’est à un véritable jeu de double que se livre l’auteur, Luc glisse de plus en plus dans les pas de Lucius qui, comme lui, eut une mère, Luna, qui connut un mariage bien malheureux auprès d’un ex-légionnaire peu attentionné et très brutal. Sous l’effet de la drogue, Luc quitte progressivement son univers, devient de plus en plus Lucius et abandonne progressivement le souvenir de Maman Lune pour retrouver celui de Luna la mère de Lucius. Luc et Lucius semble peu à peu se fondre en un seul et même personnage réincarné à près de deux millénaires d’écart, fils d’une malheureuse femme, Luna, soumise à Vesta devenue Maman Lune tout aussi soumise à sa religion catholique.
Ce texte n’est pas seulement un subtil et adroit jeu de doubles, c’est aussi un excellent documentaire sur la vie à Rome et à Pompéi au premier siècle de notre ère. Et, peut-être que c’est aussi une façon pour l’auteur de nous montrer que quelques soient les époques et les lieux, la violence et la brutalité, les malheurs et les dangers et les faux traitements sont toujours bien présents causant les mêmes préjudices, entraînant les mêmes désastres.

Denis Billamboz, crtiqueslibres.com, medimpressionsdelecture.unblog et lesbellesphrases.


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Poète romancier, animateur de la revue : « Non-Dit », Michel Joiret est un de ces gens de lettres qu’on appelait autrefois « Paladins ». Paladins de Lettres.  Le roman qu’il nous donne relève du « fantastique singulier ». (*)  C’est l’histoire de Luc Rodin, un professeur de latin à l’Athénée des Coteaux. Avec bonhomie, il tâche à inculquer aux potaches, ayant un brevet de béotiens, quelque intérêt pour l’antiquité romaine.  Mais ceux-ci s’en fichent royalement, et tournent à la blague, les croyances et les faits auxquels des hommes et des femmes qui ne valaient  pas moins que nous, accordaient une grande importance. Ces espiègles émouchets auront le temps d’apprendre que l’on ne change pas, mais que c‘est la vie qui change.
En l’an 79, avant le calendrier christique, le Vésuve menace de cracher feu, cendre et lave ; et roule dans le ciel de Pompéi des grondements qui font craindre à la population la survenance d’un imminent malheur.
« Dans les ornières latérales, lauriers blancs et oliviers pansus s’agitent comme de vulgaires rameaux secoués par le souffle de la  mer.  Les dalles brûlantes du chemin geignent et tentent de sortir de leur alignement, tandis qu’à sa gauche une couleuvre de terre déboîte des cailloux ».
Luc Rodin, d’extrace modeste, est fils d’Aline, couturière, et de Jules, théâtreux.  On le dit un raté, ce qui ne serait point inintéressant, (pour être un raté, il faut d’abord avoir voulu faire quelque chose), n‘était sa mauvaise éducation.  Car ce cabot ose bourrer sa femme de coups. « Besta bruta » !  Dans les années trente de l’autre siècle, cela se faisait – et cela se fait d’ailleurs encore de nos jours – et l’on ne protestait point.  C’était aux dires de certains, une preuve d’amour : « Qui aime bien châtie bien. »  Mieux, ou pire !  Certaines femmes y voulaient voir un trop de virilité inemployée, et se frappaient la poitrine.  Un jour, cependant, Aline ayant soupé de cette sorte de gracieusetés, s’en va consulter un cher Maître. Jules en a fait autant, et les deux plaideurs ferraillent ferme.  Enfin, le juge décide de rendre sa liberté à Aline.  Pas pour bien longtemps !  Un sieur Alexis, héros de guerre, et peut-être aussi un peu bravache, la convainc de faire pot-bouille. Elle ne résiste pas.  Ne jugeons pas.  C‘est affaire d’hormones ; et cela nous dépasse.  Toutefois, mal lui en prit. Le héros qui  n’est pas commode, ne tarde pas à la  maltraiter, à son tour, et Aline, à nouveau, de fondre en larmes.  Les larmes de Vesta.
Afin de se soustraire à cette géhenne, l’enfant Luc se plonge dans la lecture de bandes dessinées relatant la gloire de l’antique Rome.  Pour ce faire, il enjambe les croisées de l’album séparant les vignettes, et se jette comme un désespéré ferait d’un gratte-ciel, dans le vide, atterrit sur l’une des collines de Rome, qu’il dévale comme un dératé, pour gagner les faubourgs, les venelles, les quartiers calamiteux, et, de là, les larges avenues sillonnées par des chars attelés à des chevaux fougueux, et que mènent d’un poignet de fer des athlètes en péplum.  Il se glisse ensuite dans la foule, fraie les augures de son âge, va entendre sur les places publiques des tribuns de seize ans.  Lui-même, en attendant la robe virile a revêtu la robe prétexte.  Il a emmené dans sa cavale tout son petit monde : Aline, appelée maman Lune qui deviendra Luna, Jules, son père, Julius.  Et pour lui il demande qu’on l’appelle Lucius.
Plus tard, il y aura, à l’âge mûr, la découverte de carnets, aux pages desquelles, Aline, la mère, a consigné sa vie « triste et misérable ».
N’en disons pas plus, si ce n’est que le roman de Michel Joiret est un bel objet d’art, tant tout y est justesse, finesse et précision.  Sans le moindre débord de  jointure, sans le moindre raccord visible, sans heurt, l’auteur fait cohabiter deux univers extrêmes, mais non point incompatibles : la réalité vécue et la réalité rêvée.  Avec nuance, il fait glisser lentement le lecteur d’une époque à une autre, qu’il signale par l’alternance de style au cordeau et style moderne, piqué ci et là de mots de l’argot du jour.
« Et quand Pauline a craqué pour Tristan fringant attaché de cabinet ministériel, Estelle qui tenait Luc pour un hass-been calamiteux, a susurré entre deux aspirations vert tendre : « Mais qu’est-ce que tu fous avec ce minus ?  Lâche-toi ma tueuse ! »
Il y a des pages d’anthologie, notamment page 23, « La Chute », qui valent que l’on s’y arrête.
Disons que ce roman qui combine rêve et réalité, est une réussite dans un genre qui possède des quartiers de noblesse, et dans lequel par conséquent il est malaisé de se distinguer.  Michel JOIRET y réussit brillamment, prenant, ce faisant, occasion de transmettre et son savoir-faire, et son expérience d’homme sachant ce que vivre veut dire.

Ajoutons que l’auteur a fait précéder son ouvrage d’un sonnet éloquent à Vesta, du poète Jean-Loup Seban, parfait représentant de la poésie classique française.
« Quel tourment, ô Vesta, que l’hymen soit forclos !
  Je pleure nuit et jour sur ton sein secourable,
  Tant l’infidèle amant plastronne, inexorable ».

(*) L’expression est d’André Malraux qui pratiqua beaucoup le genre fantastique dans sa jeunesse, notamment dans « Lunes de papier ». «  Le fantastique, écrivait-il, repose sur deux éléments : le pittoresque et cette émotion particulière, étrangeté ou terreur qui donne la vie à l’œuvre qu’il habite ».  In « Malice » par Pierre Mac Orlan (NRF 1923).

Marcel DETIEGE, La Revue Générale













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