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Evelyne Heuffel


 
Née à Bruxelles, elle a effectué des études d’Arts plastiques à Paris puis a partagé sa vie entre la Belgique et le Brésil, où elle a exercé de multiples professions, animatrice culturelle, professeur de français, guide touristique, illustratrice, traductrice…
Elle vit aujourd’hui à Bruxelles, non sans des retours réguliers dans son pays de prédilection.
Elle est l’auteur (entre autres) de “J’ai connu Fernando Mosquito” (sous le pseudonyme de Rique Queijão, Gallimard/Série Noire), de “L’absente du Copacabana Palace” (Métailié), de nouvelles publiées dans des revues belges, françaises et canadiennes, ainsi que, au Brésil, de BD et livres pour enfants. Elle a traduit en français des ouvrages brésiliens.


Evelyne Heuffel

Villa Belga

VILLA BELGA


Roman, 2013

344 pages.
ISBN: 978-2-930702-53-7
22 EUR



Chronique d’une immigration à l’aube du XXe siècle, où une connaissance tout à fait a-touristique du Brésil, les idéaux socialistes, la volonté d’émancipation féminine, la fondation d'une cité de type phalanstère par une entreprise belge, l’implantation de colonies juives en Amérique latine se mêlent au déchirement d’une femme entre deux amours et à un récit d’aventures.

1904. On émigre pour les “pays neufs”. On court vers la fortune, comme ces ingénieurs des chemins de fer belges. On fuit la justice, les lois anticléricales. Ou la terreur, comme ces Juifs de Russie. Un contrat en poche, on embarque sur un steamer, on s’installe dans une cabine de première classe. Sans rien dans les mains, on s’agglomère sur l’entrepont, on sera colon, emportant ce qu’on a de plus cher : une scrupuleuse droiture, un acharnement à réussir dans l’adversité, une fierté de la besogne accomplie, un sens de la fraternité.
Le Brésil, jeune république, peuple ses territoires incultes. La Belgique exporte sa révolution industrielle. La petite ville de Santa Maria da Boca do Monte, au coeur de l’état du Rio Grande do Sul, où viennent de s’implanter les grands ateliers d’une compagnie ferroviaire belge, et, non loin, une colonie agricole juive, est un point de convergence de cette révolution, de cette immigration.
C’est là que s’érige la “Villa Belga”, cité calquée sur les corons, qui donne lieu, ici, à une évocation imaginaire de ce passé perdu de vue. S’y heurtent espoirs, utopies, et sombres desseins de passagers qui ont vu leurs sorts se lier à bord du Paranaguá.

"Villa Belga" a fait partie de la sélection pour le
Prix International de la Littérature francophone



Extrait


« Hier matin, cette troupe de bugreiros est arrivée au chantier, on a entendu leurs clébards de loin. Je ne pensais pas voir ça, jamais de ma vie, Yakov. Tu te rappelles, cette nuit passée dans le train du retour de Porto Alegre, où nous avons tant bavardé, tu m’as parlé des pogroms de Russie, des cosaques qui battent les Juifs à mort ?
Les bugreiros avaient battu des Indiens à mort, ils ont jeté à terre, sous nos yeux, deux cadavres d’hommes nus, un de femme et un d’enfant, une gamine, en sang, déchiquetés, déjà un peu putréfiés. Les bugreiros avaient un sourire sanguinaire, satisfait. Ils se sont frotté les mains. Les ingénieurs leur ont donné leur solde, un rouleau de billets de banque. Les compagnons du blessé ont jeté les cadavres dans une ravine, en les insultant. 
»

*

« Quel effet va produire sur nous le Nouveau Monde ? Il m’arrive de ressentir une pointe de panique. Mais garde cette confidence pour toi. Ça passe vite, et il me semble entendre l’appel des espaces inconnus que j’imagine sauvages. On dit que le Rio Grande do Sul s’apparente à la pampa, et que le vent qui y souffle poursuit sa course et remonte tout le continent, qu’il flagelle les campagnes, fait plier les roseaux aux plumeaux blancs, et que le bétail y paît en liberté. Je m’y vois déjà. (à cheval !) J’ai la conviction que, malgré les difficultés, une faible femme a toutes les chances de s’accomplir dans un pays neuf et fertile, dès qu’elle y est déterminée. Tu ne crois pas ? Et pour moi, loin de toutes les contraintes de la bonne société courtraisienne ! »



Ce qu'ils en ont dit




*


Ne cherchez pas ! Evelyne Heuffel n’est qu’un "nom de plume" derrière lequel se cache une vive petite Forestoise à l’identité préservée. Une petite dame qui, entre maints voyages, a couché sur papier son amour d’un Brésil d’autrefois.
D’entrée, l’auteur de Villa Belga, un imposant opus de 340 pages, plante le décor, non pas du récit écrit mais de sa vie. Ce qui l’a entraînée en Amérique du Sud un jour de 1966 ? "Les hasards de la vie. J’étais censée me rendre en Colombie pour les vacances; le vol passait par Rio..."
Dans un premier temps, le Brésil l’accaparera une année durant. Suffisant pour "y faire de tout, comme tout le monde", s’en éprendre, puis y émigrer pendant trois décennies.
Détour dans la ville lumière, bien plus tard. Et (con)quête d’un diplôme d’études en arts plastiques, à l’Université Paris VIII et "en partie à Bruxelles". Sans que le démon de l’écriture ne quitte cette passionnée : "J’ai rédigé des articles quand j’ai travaillé à la fédération des coopératives socialistes", narre-t-elle en un joyeux désordre temporel. "Sans rien écrire de public avant d’avoir la chance de publier un polar consacré au Nord-Est du Brésil."
Paru chez Gallimard "dans les années 90", L’Absente du Copacabana Palace avait été, concocté dix ans plus tôt en prenant pour cadre "un pénitencier agricole modèle". On l’apprendra par la bande : tenaillée par l’écrit, Evelyne Heuffel collectionna des nouvelles. Dans des revues françaises et canadiennes. Plus fort : au pays de ses rêves qui, pointe-t-elle avec tristesse, "a tellement changé ou a été détruit en 30 ans; j’ai connu le Rio horizontal; aujourd’hui, il n’y a plus une seule maison", notre interlocutrice s’est fendue de bandes dessinées et autres livres pour enfants.
Qu’est-ce qui l’amène à se lancer dans une aventure livresque? "J’aime farfouiller dans les vieux papiers. Je m’appuie toujours sur des bases réelles", concède-t-elle en songeant à l’image du puzzle, "assemblé de façon rocambolesque".
Son "plaisir de délirer en une espèce de voyage bizarre", cette "envie de transmettre des choses peu connues" la conduiront-ils vers une après-carrière féconde? Les sujets pullulent. Avec fougue : "L’une de mes premières BD s’intitulait La Retraite à rebours". Tout un programme dont Bruxelles n’est jamais absent.

Guy Bernard, La Dernière Heure




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Les Belges sont au Brésil

L'effervescence médiatique autour de la prochaine grande compétition sportive du moment amène quelques Belges à s'interroger sur l'importante distance kilométrique qui sépare la Belgique du Brésil. Or, cette question, d'autres compatriotes, avant eux, se l'étaient déjà posée, notamment ces colons de la Révolution industrielle qui ont émigré au Brésil début du XXe siècle. L'histoire de ces émigrés, somme toute assez peu connue, est le thème de Villa Belga, le dernier texte d'Evelyne Heuffel. Un roman qui rappelle aussi que l'histoire encre les deux pays est bien plus ancienne qu'on ne pourrait le penser.
Le récit commence en 1904. À Courtrai, Amanda Rogmans, une jeune bourgeoise de 18 ans, s'éprend de Paul-Aimé, un des ouvriers de son père, propriétaire d'une draperie locale en plein développement. À Bruxelles, dans les bureaux de la Compagnie générale des Chemins de Fer, Léon Van Krombeek reçoit une nouvelle mission : il doit se rendre au sud du Brésil pour développer une nouvelle ligne de chemin de fer. En Bessarabie, la situation est très difficile pour la population juive. Face aux mauvais traitements que subissent les juifs, la famille Schlepsky aspire à une nouvelle vie et s'interroge sur l'éventualiré d'un exil vers ces nouvelles contrées, ces « nouveaux pays ».
Ces différents protagonistes – et bien d'autres encore –, qui ne se connaissent pas, vont embarquer à bord du Paranagua et, après une longue traversée, débarqueront au sud du Brésil. C'est là qu'ils vont ériger sans le vouloir la « Villa Belga », une cité peuplée de colons belges.
La construction du récit alterne donc suivant différents points de vue, différents types de sources. Car bien que romancière, Evelyne Heuffel, dans ce texte, a fait œuvre d'historienne, en mêlant subtilement fiction et vérité. Si cette technique narrative n'est pas neuve, elle en maîtrise bien les contraintes. Le récit devient rapidement une invitation au voyage, à l'exil.

Primaëlle Verteneuil, Le Carnet et les Instants.



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Un roman, certes. De l’Histoire, assurément. Des histoires de corons entre immigrés issus de Belgique, en effet.
La grande voyageuse qu’est Evelyne Heuffel, l’emmène de préférence vers l’Amérique du Sud. Partie pour des vacances en Colombie, elle s’est arrêtée à Rio et y est restée une trentaine d’années. C’est dire si l’immense Brésil, où l’on parle le portugais, l’a séduite. Écrivain de Nouvelles publiées ici et là dans des revues de pays francophones, elle est devenue logiquement une traductrice de livres brésiliens à côté de ses propres livres, écrits pour la jeunesse, en ce compris des bandes dessinées.
Son roman se situe au Brésil, à Villa belga, cité fondée en 1900 à l’image de celles qui s’étaient construites autour des mines de charbon:les corons.
Pour cette fois, il s’agit d’un épais roman racontant, avec quelle volubilité, la vie qui se déroule dans cette Villa belga.
À ce moment-là, le Brésil, République encore jeune, tente d’attirer les immigrants pour peupler son immense territoire où tant de terres ne sont pas cultivées. Les charbonnages de Belgique et du Nord de la France sont alors en plein essor. Certains ingénieurs des prospères chemins de fer belges sont attirés par des pays neufs. Certains autres, tels des individus qui tentent d’échapper à la justice, voient dans l’émigration une planche de salut. Par ailleurs, beaucoup de Juifs, issus de la Russie tsariste, voulant fuir la terreur qui s’y exerce à leur encontre, partent au loin. C’est que le Brésil fait tout pour attirer un maximum d’immigrants.
Les ingénieurs s’offrent des cabines de première classe sur le bateau Panaragua: exporter le savoir industriel de la Belgique vaut bien ça !Quant aux Juifs, les persécutés de la police tsariste, ils se casent quelque part sur l’entrepont. Ils n’emportent avec eux que leur seul avoir: de la rectitude morale, la volonté de réussir, le courage devant les difficultés qui se présenteront et leur sens de la solidarité s’exerçant à l’égard des autres émigrés.
Tout ce monde arrive dans le Rio Grande do Sul où la petite bourgade de Santa Maria da Boca do Monte accueille l’implantation d’importants ateliers d’une compagnie ferroviaire belge. Rappelons que le chemin de fer constitue une part importante du savoir-faire et donc du patrimoine belge. Pas trop loin de la ville en devenir, une colonie agricole juive prend son envol. Villa belga est née.
L’importante documentation accumulée par l’auteur et figurant dans ce roman-archives, permet aux lecteurs d’imaginer le boum économique de la ville, dû à la construction et à l’exploitation de plusieurs lignes ferroviaires dans le Rio Grande do Sul. De 1891 à 1910 : aucun concurrent. Mais en 1910, date fatidique, une compagnie américaine envoie les chemins de fer belges du Rio Grande do Sul aux oubliettes. Le prolifique baron Hirsch crée aussi la Jewish Association Colonization dans le but d’apporter son aide à ceux qui arrivaient à échapper aux trop fréquents pogromes et à s’installer sur des terrains vierges. Notons que, dès la deuxième génération, les colons font mieux qu’arriver à se débrouiller. Tous menaient une vie décente et quelques-uns réussirent dans la vie de façon spectaculaire.
Et le roman, où se trouve-t-il? Quelque part dans tel récit de la vie d’une personne ? Par exemple, une intrépide Amanda Raymans, arrière-arrière-arrière-grand-mère de la dédicataire du roman ?
Mais dira-t-on, s’agit-il d’un documentaire ou d’un roman comme mentionné ? Les deux, bien entendu. En effet, ce n’est pas rien que de parvenir jusqu’à ces terres incultivées! Une foule de personnages, dont l’existence est prouvée, sont porteurs d’événements, d’amours, d’aventures où la réalité vécue le dispute à la fiction. Ceci se ressent surtout au niveau des dialogues, des conversations et/ou des pensées qui traversent l’esprit des nombreux protagonistes. On fait route avec le bateau sur lequel voguent une série de gens si différents! C’est le temps où un tel lit Pêcheur d’Islande de Pierre Loti, roman tombé heureusement en désuétude. On a affaire aux Services de l’immigration où l’élève fidèle et fiable prend le pas sur la romancière. Celle-ci adopte de temps en temps un ton à la Zola pour évoquer les frictions et autres difficultés surgissant parmi la populace du navire. Le vrai Gustave Vauthier qui projeta la Villa belga, serait-il ce Monsieur Nauthier ? Il est vrai qu’être à l’origine de la coopérative des travailleurs du rail ainsi que de la création de l’hôpital de la ville, cela pose son homme !
Que de lettres échangées (et reproduites dans le roman) entre immigrés et des proches demeurés en Belgique, qui à Courtrai, qui à Gand etc… Il arrive que ce roman de haute précision privilégie un tas de renseignements reproduits comme sur un listing. Il en subsiste une impression de trop-plein allant se disperser dans tous les sens. Va-t-on oser un lieu commun?  Le trop-plein nuit.

Claire Bondy, sefarad.org.



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Avec son troisième ouvrage, Villa Belga, Évelyne Heuffel nous livre un roman sociologique mais aussi une épopée en creux, européenne et belge… 110 ans avant l’arrivée des Diables rouges !
Le pitch ? Les heurs et malheurs, entre 1904 et 1910, d’une poignée de personnages issus d’horizons divers, qui participent à l’aventure coloniale au Brésil. Le tout centré autour de trois faits réels : la construction d’une ligne de chemin de fer belge, l’érection de la Villa Belga (un avatar de l’utopie phalanstérienne) et l’établissement, à proximité, d’une colonie agricole juive.
Le prélude, qui parcourt brièvement les deux années qui précèdent l’embarquement, s’apparente à un fragment de fresque sociale. Nous découvrons les futurs héros, Amanda et Paul-Aimé. La première, issue d’une famille de la haute bourgeoisie belge, rêve d’un « ailleurs », sous toutes ses formes. Loin d’un milieu d’origine jugé hypocrite, étriqué. Loin des conventions. Loin de l’Europe, sur les traces de ses héros, Robinson Crusoé ou David Crockett, à travers les océans, les terres vierges… Le second est un jeune prolétaire fort et talentueux, épris de luttes syndicales mais qui a le malheur/bonheur de tomber sur un patron libéral, Hyacinthe Rogmans, qui voit au-delà des clivages sociaux ou idéologiques. Et sur sa fille. Une entame productrice de sens. Mise en abyme de l’évolution.
En effet, si Amanda est ce qu’elle est, si son frère Florimond, qui se dirige vers des études de droit, veut défendre les plus faibles, il faut se tourner vers leurs parents. La mère, Hortense, certes, est la grande bourgeoise type, qui grimace à l’idée de serrer la main d’un juif ou d’un socialiste. Mais le père, directeur de la florissante Draperie courtraisienne, est déjà le résultat d’un métissage social, fils d’un simple tisserand dont les idées techniques avant-gardistes avaient séduit une famille riche… Bref, l’histoire se répète, de petites modifications aux normes en entraînant de plus grandes.
La deuxième partie du récit nous amène à bord du Paranagua, un vapeur allemand, qui part de Kiel, sur la Baltique, passe par Hambourg, puis Le Havre, embarquant émigrants polonais, russes, allemands, puis belges, français… Comme dans une série B américaine, on nous présente successivement les futurs protagonistes, dès avant leur embarquement puis durant la traversée, comment ils évoluent chacun de leur côté avant de se croiser, de se mêler. Il y a Einar Nilsson, un jeune Suédois qui fuit une famille oppressante. Sœur Dorothy, une Anglaise qu’un chagrin d’amour a transformée en missionnaire catholique. Ces deux-là seront rapidement les meilleurs amis d’Amanda et Paul-Aimé, nouveaux mariés en quête d’émancipation, de réalisation.
À leurs côtés, des traîtres de comédie, retors, inquiétants. Le criminel en col blanc, d’abord, Louis Van Krombeek, auquel le Bureau de la compagnie générale des chemins de fer à l’étranger offre une occasion de rédemption. Il a perdu un marché en Russie à cause d’une négligence et, ignoble autant qu’incompétent, il a fait porter le chapeau à un autre. Comme il est malaisé de dénicher quelqu’un pour la filiale brésilienne… Puis il y a le vrai truand, Toinot le Ringard, qui a échappé à la gendarmerie et trouvé refuge auprès d’une tenancière de maison close. Celle-ci lui offre une nouvelle identité contre la promesse d’un ravitaillement en matière première exotique. En marge, avant de devenir un phare du roman, un passager de troisième classe, Yakov Schlepsky, qui, en compagnie de onze familles pionnières juives, fuit sa Bessarabie d’origine, les décrets discriminatoires tsaristes et les pogroms russes. Un garçon déluré qu’Amanda aperçoit de loin, donnant des cours aux enfants sur l’entrepont, qui retient déjà son attention.
Les voilà tous voguant vers l’Amérique, partagés entre l’ennui et l’enthousiasme. Courant vers la fortune, le bonheur, la paix, la liberté, la vie…
Le Brésil ! Et l’épopée peut enfin commencer. Brassant projets grandioses ou entreprises monstrueuses, Amanda et Paul-Aimé vont se redécouvrir, se rapprocher de Yakov, mêler leurs rêves professionnels… et privés. Le Suédois élaborera un itinéraire révolutionnaire pour le transport du charbon par chemin de fer. Etc. Mais autour d’eux règnent la jalousie, l’incompréhension, la corruption, le crime…
Dans un univers littéraire francophone rongé par l’autofiction et le manque d’envergure, l’idée de départ était attrayante. Ressusciter une page méconnue de l’histoire belge, rappeler les apports de nos ancêtres à la marche du monde. Ressusciter aussi une page de l’histoire mondiale tout court. Ce que la colonisation a représenté, signifié. À différents échelons. L’émancipation sociale. La religion du progrès. Et Évelyne Heuffel, sur ce point, ne faillit pas. Elle restitue toute une époque, respirée à travers les journaux, les cartes postales familiales, etc. Elle nous offre donc une véritable chronique de l’immigration à l’aube du XXe siècle, un documentaire aux accents sociologiques, politiques. Un aspect renforcé par l’écho conféré aux nouvelles du temps. Qu’elles soient plus ou moins locales, de la grande grève de São Paulo (où la police montée charge, matraque et tue) à un début de guerre civile en Uruguay, des inondations apocalyptiques en Argentine. Ou mondiales, du rôle du Bund dans la communauté juive de l’Est en passant par les méthodes d’enseignement d’Isabelle Gatti de Gammond, la première exposition universelle de Bruxelles, le Congo cédé à l’État belge ou la mutinerie du Potemkine, le vol de Santos Dumont ou l’affaire Dreyfus, les poèmes de Verhaeren ou les discours de Jaurès…
Qui plus est, la reconstitution n’est pas une simple énumération, elle est source de réflexion. On ne peut s’empêcher de mesurer les progrès de notre société ou, au contraire, la rémanence de certains combats, la modernité de certaines questions (la famille recomposée, les mariages mixtes, le droit de la femme à se réaliser pleinement, les méfaits de l’impérialisme américain, de l’ultra-libéralisme…). Elle est aussi nuancée, subtile. L’émancipation est ainsi déclinée à différents temps, du social à l’intime ou au communautaire. Il est, par exemple, passionnant d’observer un Paul-Aimé se battant pour les droits des travailleurs et préférant écarter son épouse de ses activités. L’Église, quant à elle, peut être dénoncée à travers les propos ultra-conservateurs d’un curé de province.
« Quel salut pouvez-vous attendre de votre chambre syndicale, vous, pauvres gens, pauvres illettrés ? Vous allez avoir de drôles de blagues avec ces socialistes, je vous le dis, c’est le péril anarchiste qui vous guette, ses attentats, ses bombes, la destruction et la mort, un bon ouvrier est un chrétien, il ne se soulève pas contre les fabricants qui lui fournissent un travail honnête, les ouvriers qui n’ont pas de prêtre pour les conseiller peuvent devenir les proies de ces gens-là, les socialistes sentent le soufre, vivent dans la bassesse et le pêché, oui, le socialisme vide les églises et ouvre les portes de l’enfer… Dispersez-vous, rentrez à la maison et remerciez Dieu pour le pain qu’il met sur votre table… »
Mais le clergé s’écarte ainsi du contenu d’une encyclique papale accordant à tous la liberté de réunion. Et sœur Dorothy donne une image inversée (et magnifique) de l’engagement religieux. Les juifs ont droit au même traitement. D’un côté, des coutumes pittoresques mais charmantes, leur ingéniosité, leurs talents, leur cordialité. De l’autre, des aspects moins reluisants, entre suspicion et hostilité, rejet vis-à-vis des catholiques, des métissages, des bâtards. Voire pis encore, avec le rappel de familles ayant naguère vendu leurs filles à des réseaux de prostitution. Mais il en va finalement de même de toutes les composantes de la société. Les ouvriers européens s’abandonnent à la boisson, leurs ingénieurs les voient comme du bétail. Quant aux Brésiliens eux-mêmes, ils accaparent rapidement ce que d’autres ont ensemencé, la corruption et la violence règnent, etc. Au final, le mal paraît assez général, entre majorités silencieuses et minorités de vrais coupables fort agissantes. Demeurent des électrons libres. Partout. Dans tous les camps. Qui peuvent changer le monde, briser les tabous, les cloisons. Comme Yakov, Paul-Aimé, Amanda, Einar et Dorothy, qui s’aiment tous au-delà des différences et échafaudent des projets communs. Là va la sympathie de l’auteure.
Et la mienne. D’ailleurs, j’ai épousé, apprécié de nombreuses réflexions des protagonistes : « […] les relations humaines s’intensifient à l’heure de se dénouer […] », « Au fond mon cheval de bataille, c’est le temps volé aux ouvriers, je veux qu’il leur soit rendu […] du temps à perdre, à flâner, c’est ce à quoi j’ai toujours aspiré […] On ne perd jamais son temps à flâner. Ça aide à y voir plus clair […] », « Le prix à payer ? […] Payer pour avoir réussi à ouvrir son foyer ? Ou pour avoir mené sa vie à son idée… Ne paie-t-on pas plus cher de la plier à l’idée des autres ? », « […] on n’a jamais que la garde provisoire des enfants qui, conçus ou non en votre sein, vous sont échus. », « […] j’ai un pari à faire : être heureuse en défiant toute sagesse. »
Un univers fictionnel riche. Des personnages attachants. Une écriture agréable. Une variété de tons, encore, avec des protagonistes qui écrivent à droite et à gauche, se racontent… Évelyne Heuffel avait rassemblé tous les ingrédients nécessaires à un roman populaire du meilleur aloi. Les amours d’Amanda, entre Paul-Aimé et Yakov, l’émancipation et l’appétit de vie, la générosité de nos jeunes héros, tout cela était émouvant, entraînant. Mais. Hélas. Les moments forts de la narration sont ternis par un usage beaucoup trop systématique de la restitution. Qui instaure de la distance avec tout ce qui est action : un traquenard dans une maison close, une embuscade sur les grands chemins, un attentat en pleine ville, des aventures, des vols, des complots. Comme dans cet épisode, qui va faire basculer le destin de plusieurs personnages.
« Hier matin, cette troupe de bugreiros est arrivée ici, on a entendu leurs clébards de loin. Je ne pensais pas voir ça, jamais de ma vie, Yakov. Tu te rappelles, cette nuit passée dans le train du retour de Porto Alegre, où nous avons tant bavardé, tu m’as parlé des pogroms de Russie, des cosaques qui battent les juifs à mort ? Les bugreiros avaient battu des Indiens à mort, ils ont jeté à terre, sous nos yeux, deux cadavres d’hommes nus, un de femme et un d’enfant, une gamine, en sang, déchiquetés, déjà un peu putréfiés. Les bugreiros avaient un sourire sanguinaire, satisfait. Ils se sont frotté les mains. Les ingénieurs leur ont donné leur solde, un rouleau de billets de banque. Les compagnons du blessé ont jeté les cadavres dans une ravine, en les insultant. Yakov, nous sommes dans un pays où les pogroms existent, les pogroms d’Indiens, des Indiens qui n’ont rien fait d’autre que de piller deux canots de vivres, sans doute poussés par la faim. […] Je suis allé trouver les ingénieurs, leur dire mon indignation, ils ont ricané. Ils m’ont assuré que ces tueries sont faites en toute légalité. Parmi eux, il y en a un, le plus arrogant […]. J’ai vu rouge, j’ai cogné, il a eu sa dérouillée. »

L’auteure ? Une Bruxelloise diplômée en arts plastiques. Qui a beaucoup voyagé. Qui nous livre ici son amour du Brésil, où elle a vécu trois décennies, y exerçant mille métiers (animatrice, professeur, guide, illustratrice, traductrice…). Venue progressivement à l’écriture. Des articles, des nouvelles, des livres pour enfants, des BD. Puis un polar chez Gallimard/Série Noire dans les années 1990. Un autre livre chez Métaillié. Et, à présent, cette saga, In-finis terrae (Aux confins de la terre) dont Villa Belga ne serait que le premier tome.

Philippe Remy-Wilkin, Karoo.


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Contrairement à ce que dit son titre, Villa Belga d’Evelyne Heuffel nous parle principalement du Brésil, un pays qui retient l’attention de tous pour le moment. Nous sommes au début du XXe siècle, époque où, déjà, des Belges se lançaient à la conquête du Brésil, mais sur le plan industriel. Fraîchement mariée à un homme doué mais en dessous de sa condition, comme on disait à l’époque, Amanda, la fille d’un industriel courtraisien du textile, part avec son aimé à la conquête du Nouveau monde. Les Belges y construisent des chemins de fer et tentent d’exporter leur révolution industrielle. D’autres tentent l’aventure de l’exil, comme une colonie de Juifs de Russie fuyant les pogroms et désirant se reconvertir dans l’agriculture. Sous la plume d’Evelyne Heuffel, se croisent des personnages issus de divers horizons…
Dans la tradition des grands romans d’aventure, Evelyne Heuffel, qui a vécu au Brésil, nous lance à la découverte de ce pays qu’elle connaît bien. Dans un style quasi photographique, elle multiplie les approches : échanges épistolaires, extraits de journaux, histoires croisées stimulent notre curiosité.

Évelyne Guzy, BXFM



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Belgique, en ce début de vingtième siècle, la jeune Amanda, fille du propriétaire d'une filature épouse Paul-Aimé, un ouvrier prometteur ; le couple décide d'immigrer pour développer l'industrie textile au Brésil, une terre promise où réussites professionnelle et commerciale semblent possibles pour les nouveaux aventuriers prêts à l'exil. Lors du voyage transatlantique, des rencontres fondatrices naissent, il y a Yacob chargé de développer une colonie agricole juive, la religieuse Dorothy dont la mission est de créer un centre pour les enfants lépreux, Anselme Pottier, un escroc ayant fui la Belgique et tous une galerie de personnages bien décidés à réussir, tous décidés à s'intégrer et qui vont constituer un microcosme d'expatriés. Mais au fur et à mesure, les difficultés climatiques, économiques, relationnelles ou politiques et le mal du pays vont modifier les équilibres et les relations entre les protagonistes.
Villa Belga met en lumière l'expatriation des européens, Évelyne Heuffel décrit extrêmement bien la découverte de ces nouveaux pays, le contexte historique très intéressant évoque l'immigration de ces nombreux européens dans ce nouvel eldorado (Brésil, Uruguay, Argentine) qui offrent de nouvelles opportunités de réussites avec un récit bien documenté où la description des ambiances, des bruits, des odeurs, l'entrain de ces nouveaux conquérants sont bien rendus. Les personnages sont assez archétypaux mais cela permet une bonne compréhension des enjeux poursuivis par les protagonistes et le choix du roman épistolaire rend le récit très vivant mais c'est au détriment de la psychologie des personnages et les caractères qui restent lisses, l'intrigue quelque peu prévisible.
Villa Belga est un roman très intéressant pour son évocation historique et le contexte de l'émigration européenne, mais un peu moins captivant sur l'intrigue et les personnages qui sont restés trop lisses.

Mimeko, Babelio.






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