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Éminent neurologue, Jerzy Hildebrand a été professeur à l’Université libre de Bruxelles, chef du service de neurologie à l’hôpital Érasme, spécialiste des complications neurologiques du cancer dont il fut un pionnier. La retraite venue, il est resté consultant bénévole à l’Institut Bordet et au service Mazarin de l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière (ce qui lui valut la Légion d’honneur).
Quasi personne, dans ses condisciples, ses confrères, ses patients, n’était au courant de son extraordinaire trajet de vie, tant cet homme était pudique.
Frappé par la maladie qu’il a voué toute son existence à combattre, Jerzy Hildebrand a fait montre d’un courage et d’une lucidité extraordinaires devant les échéances qu’il connaissait mieux que personne.
Il a choisi de mourir dans la sérénité le 11 février 2013, lorsque son état ne lui a plus semblé compatible avec ce à quoi il attachait un immense prix, la dignité humaine.
Par une extraordinaire coïncidence, la date de parution du livre avait été depuis longtemps fixée au 15 février, jour où se sont déroulées ses obsèques. Comme si “Wanda” était le témoin qu'il avait tenu à nous passer.

Jerzy Hildebrand

Wanda - couverture
Couverture :
© Marc Hildebrand


WANDA,
DE LA SIBÉRIE À ANVERS
LE COURAGE DE LA DIFFÉRENCE



Récit bio-autobiographique, 2013
152 pages
ISBN: 978-2-930702-37-7
16 EUR

Née dans une famille juive aisée tout à fait intégrée dans la bonne société polonaise, Wanda, la mère de l’auteur, se retrouve veuve sans le savoir : son mari a été exécuté par les Soviétiques lors du massacre de Katyn. Elle sera déportée en Sibérie avec son fils de quatre ans. Une déportation qui leur sauvera la vie lorsque les troupes nazies envahiront la Pologne. Dans cette prison à ciel ouvert, elle devra oublier qu’elle a été une jeune femme un peu frivole pour devenir une quasi-pauvresse animée par la farouche volonté de vivre et de faire vivre son enfant. De retour en Pologne après la guerre, ils y seront en butte à l’antisémitisme et connaîtront le sort réservé à tant de Juifs laïques transbahutés d’un pays à l’autre, pour finir leur errance en Belgique.
Le portrait émouvant d’une femme parvenue à rester elle-même à travers les convulsions du vingtième siècle, où l’humour permet de tenir à distance ce que le récit pourrait comporter de trop dur. Un des plus beaux hommages qu’un fils ait rendus à sa mère, avec cet énorme mérite de ne pas tenter d’en faire une sainte, mais de peindre une femme courageuse, pragmatique, libre, pleine de gaîté et d’humour, dont les qualités étaient parfois contrebalancées par quelques travers et des préjugés d’un autre temps.






Extrait


Une aube grise et rose se lève à peine quand paraît le chef de la police. C’est un homme de haute taille, corpulent et jovial. Il porte un uniforme militaire kaki, une haute casquette ornée d’une étoile rouge et des bottes noires et luisantes en cuir souple. Quelques agents très jeunes et vêtus avec beaucoup moins d’élégance l’entourent. Il leur ordonne de rassembler les nouveaux arrivés. Du haut des quelques marches qui donnent accès à la gare, le commissaire domine la masse des déportés. Décoiffées, à peine réveillées, les femmes tournent vers lui leurs visages inquiets.
– Polonais, bienvenue en Sibérie, dit-il en découvrant quelques dents en or. J’ai été prévenu de votre arrivée et je vous attendais. Tout à l’heure, des camions vous transporteront dans les villages et les kolkhozes de notre district. Vous y vivrez avec les gens de chez nous et vous y mènerez la vie des gens de chez nous. Ici vous n’êtes pas en prison, on ne garde ni ne surveille personne. Pas besoin, vous êtes libres, n’êtes-vous pas tous nos invités  ? D’ailleurs, pourquoi vous garderait-on, à quoi bon fuir  ? Que trouverez-vous cent verstes plus loin sinon un autre kolkhoze ou un autre village pareil à celui que vous aurez quitté.
Visiblement satisfait de la harangue, le policier sourit à nouveau avec bonhomie et porte un regard circulaire sur les déportés rassemblés en demi-cercle. Les femmes l’ont écouté en silence. Puis, très lentement, certaines commencent à réaliser ce qui leur arrive  : elles sont en Sibérie pour de bon, et sans doute pour longtemps. Elles veulent en savoir davantage et comprendre. Elles posent des questions pratiques dont la naïveté désarme le policier  :
– A-t-on prévu des logements, sont-ils décents au moins, ont-ils des salles de bain et des toilettes  ?
 Soudain, une d’elles s’écrie : « Mais où sont donc nos maris ? Lors de notre départ, on nous a assurées qu’ils nous attendraient ici. On nous a même recommandé d’emporter tous leurs vêtements. »

Cette promesse fut faite en effet, sans doute pour calmer les épouses et faciliter leur embarquement, mais le policier sibérien l’ignore. Il est même sincèrement étonné, mais ne perd pas son calme.
– De quels maris parlez-vous, femmes ? Je n’en ai vu aucun par ici, ni même entendu parler.
– Mais alors, que deviendrons-nous sans eux ? s’écrient quelques-unes.
– Oh ! c’est très simple, réplique tranquillement l’homme à l’étoile rouge. Vous verrez, vous vous habituerez rapidement. Et si vous ne vous habituez pas, alors vous crèverez.
« D’ailleurs, ajoute-t-il en clignant de l’œil, nous ne manquons pas d’hommes vigoureux par ici ! »
Et l’homme a raison, presque toutes s’habitueront et survivront.




Ce qu'ils en ont dit


Un témoignage parmi tant d’autres ?

(…). Elle révèle tout d’abord une bien sombre histoire, peu enseignée sous nos latitudes, de la Pologne prise entre deux feux durant la seconde guerre mondiale.
En 1940, Wanda et son fils, bourgeois polonais, sont déportés en Sibérie pour être « rééduqués » d’après les critères soviétiques d’alors. Combative, elle parvient pourtant à survivre avec son enfant dans cette contrée si éloignée du confort qu’elle avait toujours connu.
Mais au-delà de la stricte lutte pour survivre, Wanda s’implique également dans la communauté polonaise, fort nombreuse en Sibérie à l’époque. Elle fera d’ailleurs quelques jours de prison pour avoir refusé de prendre la nationalité russe, ignorant alors que cet état la protégeait, comme le lui fit remarquer le commissaire de police : « Wanda, espèce d’idiote, signe et fiche le camp (…) pour qui et pour quoi fais-tu tout ça? Pour ta Pologne? Imbécile, tu es juive et tes Polonais vous détestent. Tu verras comment ils vous accueilleront si un jour, tu y retournes, dans ta Pologne » (p. 49).

La véritable descente aux enfers et le combat d’une vie
Et, en effet, pendant leurs 6 années d’existence en Sibérie, Wanda, son fils Jerzy et certaines relations amicales qu’ils ont tissées là-bas, parviennent à tenir contre le froid, la rudesse de la vie et la maladie, grâce à l’espoir de reconquérir leur vie d’avant. Ils ignoraient alors que le combat le plus cruel et le glas de leur ancienne existence sonnerait pourtant à leur retour en Pologne. Car l’antisémitisme n’avait pas disparu avec la victoire des alliés, loin s’en faut.

Une mise en perspective éclairante
Cet ouvrage, au-delà de l’hommage poignant d’un fils à une mère, permet de mettre en lumière plusieurs aspects très intéressants. Tout d’abord, le fait que la déportation en Sibérie de bourgeois juifs ait pu leur sauver la vie, puisque la Pologne fut l’un des pays les plus sinistrés par le nazisme, avec 3 millions de Juifs massacrés.
Ensuite, la lecture du livre permet de mieux comprendre le sentiment de haine et de rejet qu’ont subit les Juifs à cette époque particulièrement, qui rend compréhensible les velléités sionistes d’après-guerre, perçues comme une délivrance pour un peuple rejeté et humilié de toutes parts, ayant perdu famille, biens et situation. En parallèle, le livre évoque également la pression de la solidarité juive d’alors qui pouvait se révéler extrême, exigeant de ceux qu’elle aidait une religiosité pouvant entrer en confrontation avec une identité déjà fort malmenée.

Une société sans classes ?

Enfin, il est interpellant de constater, au travers de cette lecture, la puissance du jugement social sur la psyché d’un individu. Il n’y avait pas que l’espoir qui permettait à Wanda de survivre en Sibérie, mais également un sentiment d’appartenance au groupe sur une terre qui fait relativement fi des classes sociales au bénéfice de la survie. Revenue en Europe, Wanda a subi de plein fouet le rejet d’une classe aisée et puissante, l’humiliation, le déni de ce qu’elle avait enduré (dont le meurtre de son mari) et de l’injustice dont elle avait été victime.
L’histoire de Wanda met en perspective la violence symbolique des inégalités dans une société. Pourtant, d’après l’exemple communiste cubain, encore observable aujourd’hui, il semblerait que le moteur de l’activité humaine se trouve davantage dans la volonté de supplanter l’autre que dans celle de construire une société équitable et équilibrée.
C’est pourquoi, à l’heure des grands défis illustrés par la coopération internationale en recherche d’une relative égalité économique, sociale et écologique, il est urgent de lire ce genre de témoignage du passé qui permettent d’éclairer les dangers et les obstacles qui reviennent sans cesse. En espérant qu’ils ne soient pas uniquement issus de la condition humaine mais s’expliquent également par une construction culturelle qui, par définition, est malléable.
Une occasion également de saluer l’initiative de la Commission Européenne qui nous préserve tant bien que mal des atrocités de la guerre.

Anne-Sophie Dekeyser, blog "Madame Jesais tout"


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Un neurologue réputé tant en Belgique qu'en France se sent mobilisé pour raconter l'histoire de sa mère, une trentaine d'années après la mort de celle-ci, précisant qu'il y mêle aussi bien des souvenirs que des événements déformés et anciens.
Nous suivons alors Wanda, déportée avec son fils de 4 ans dans les steppes glaciales de Sibérie, résistant dans le camp malgré les difficultés, enfin sauvée de la déportation pour revenir en Pologne à la fin de la guerre. Mais en butte à l'antisémitisme, la mère et l'enfant erreront à travers l'Europe avant d'aboutir en Belgique.
L'intérêt du livre est dans ce témoignage qui n'essaie pas de transformer Wanda en sainte mais la montre surtout en femme libre.
Enfin, sachant que l'entourage de l'auteur n'a jamais connu son histoire, les intéressés trouveront une réponse à la lecture de la préface : « Ces pages sont destinées aussi aux petits-enfants de Wanda. qui l'ont connue à peine et à ses arrière-petits-enfants.... Dans leurs veines le sang de Wanda n'est plus qu'un très mince ruisseau. Mais un jour peut-être certains voudront en connaître la source. »
Cahiers Bernard Lazare n° 346



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L’auteur, important neurologue et particulièrement versé dans les retombées neurologiques du cancer, avait prévu de faire paraître son livre le 15 février. Celui-ci traite de son passé familial et est destiné aux petits-enfant…et aux arrière petits-enfants de Wanda. Ce sont eux qui en avaient fait la demande et le docteur Hildebrand a ramené ses souvenirs à la surface avec l’aide de notes jetées dans des cahiers. Il s’agira de son seul livre puisqu’il a désiré sa parution le jour de son enterrement. Belle maîtrise!
Voici le portrait de Wanda, sa mère vue au plus proche mais encadrée de sa parentèle passée, présente ou anéantie dans la Shoah
Jerzy Hildebrand fut Professeur à l’ULB, chef du service de neurologie à l’hôpital Erasme, consultant à l’Institut Bordet ainsi qu’à l’hôpital La Pitié Salpêtrière de Paris. Un homme au caractère tenace, à la volonté de fer et désireux de demeurer souverain de sa vie jusqu’au bout, avec l’énergie qui portait le gamin de 10 ans à escalader les arbres au temps où sa mère et lui étaient transbahutés de leur Pologne natale jusqu’en Sibérie et vice versa quelques années plus tard.
On commence le récit lors de l’arrivée en Sibérie en juin 1940 après 2 mois de transport en train depuis Rovno, en Ukraine, alors polonaise. Dans le train de la déportation, des bourgeois polonais afin de les faire bénéficier (sic) d’une rééducation prolétarienne. Des gens distingués qui en arriveront à s’injurier pour un peu d’espace vital dans les wagons à bestiaux où ils sont entassés.
 Agé de 4 ans, le gamin est avec sa mère, Wanda. Le père, grand amour de Wanda, a disparu. Ce n’est qu’en 1995, après le décès de Wanda, que l’auteur apprendra ce qu’il advint de lui, la Russie ayant ouvert les archives.
Harangue de bienvenue par le chef de la police, une fois le convoi arrivé en Sibérie, à Boulayevo. Pas de salles de bain ni de toilettes pour ces bourgeoises qui espéraient des logements décents.
Question lancinante formulée en pure perte: où sont nos maris?  En revanche, il est promis aux épouses inquiètes un transport en camion à destination de villages kolkhozes.
Wanda et son fils vivront dans une isba avec une certaine Malvina qui connaît un sort identique.
Les deux femmes –achètent- l’isba en terre cuite, moyennant la montre bracelet du mari de Malvina et un costume du père du gamin.
Une seule pièce qu’il faut chauffer vaille que vaille; s’accommoder de Malvina et chasser les souris. Le temps s’écoule et l’hiver est là, avec la neige qui s’infiltre partout et bloque tout!
Après l’hiver et avec la crainte d’en subir un autre, c’est la fuite à pied en direction de Boulayeva au travers de l’infini de la steppe russe. On s’octroie quelques haltes sur le bord du chemin, Wanda percevant les efforts de son fils pour lui soulever les paupières et maintenir ses yeux ouverts. Quelques rencontres, dont un Kazak qui leur offre l’hospitalité et de quoi se nourrir. Wanda est surprise de la générosité de – rustres mal dégrossis-: c’est de bon augure pour la rééducation prolétarienne.
Ils arrivent enfin dans la bourgade de Boulayevo où, au fil de la guerre, afflueront Polonais, Ukrainiens, Arméniens, Azéris, Tchétchènes et Juifs.
Le permis de séjour est obtenu contre 4 bouteilles de vodka. Une isba de 2 pièces, contre 2 costumes de l’époux de Wanda et 2 costumes de celui de Malvina.
C’est le moment pour l’auteur de raconter la vie de son père, Wladek, fils de Samuel et Natalia Gros, né à Varsovie en 1900.
En dépit du –numerus clausus-, il devient un brillant polytechnicien.
Quant à Wanda, née en 1905, elle est originaire de Silésie. On fait la connaissance du grand-père maternel de l’auteur, le dentiste Berkowicz. Et on apprend la rencontre des parents de l’auteur ainsi que l’amour profond qui les unit.
Malheureusement, même en 1939, Wladek ne se rend pas compte du péril encouru. Enrôlé dans l’armée polonaise, il est fait prisonnier par les Soviétiques et exécuté à Katyn. Néanmoins, Wanda continuera à le rechercher. Tout en s’activant pour chercher du travail…et en trouver. J. Hildebrand se sent plein d’admiration pour les facultés d’adaptation de sa mère.
Après 3 années, Malvina s’en va; le garçonnet va à l’école tandis que Wanda organise et gère une cantine qui accueille un tas de gens dont l’auteur esquisse des portraits savoureux.
Parmi eux Abraham Rand, le futur compagnon de celle qui ne se veut toujours pas veuve. Il se révèle un second père pour Hildebrand qui commence par renâcler.
1945: enfin!
1946: le train de retour avec plus de 2 mois de voyage.
Le rythme du récit est ponctué par les arrêts en gare et les  observations aiguës d’un gamin de 10 ans. L’arrivée dans la famille est plombé par les disparitions, à l’exception de quelques miraculés, dont le cousin Joseph âgé de 17 ans. D’autres parents sont évoqués.
La Pologne pratiquant activement le rejet des Juifs, le départ définitif est décidé. Pour Jerzy, ce sera théoriquement la préparation à la vie dans un kibboutz en Palestine et pour Wanda et Abraham, ce sera la Belgique.
Après bien des tergiversations et des séparations préparatoires à Israël, le trio se reformera en vivant à Anvers. Le quotidien pauvre s’améliorera au fur et à mesure: déménagement une fois que le frère d’Abraham, diamantaire, aura mis le pied de celui-ci à l’étrier. Il devient courtier en diamants.
Le lecteur suit la scolarité de J. Hildebrand: à Limal, puis à l’athénée de Wavre. Une carrière semble se dessiner nettement: la médecine à l’ULB.
Des vacances deviennent possibles.
Ostende et son c a s i n o.
Un séjour de revalidation fera du bien. Spa… et son c a s i n o.
Le fils de Wanda s’est marié, a divorcé; il ne comprend pas toujours les réactions de sa mère. Wanda, malade du cœur, décèdera d’une crise cardiaque. Le vide éprouvé par J. Hildebrand à cause de la mort de sa mère, lui fera comprendre à quel point elle était importante. Abraham Rand lui aura survécu de peu.
Il s’agit ici d’un récit inhabituel sur la guerre 1940-45: à la fois concis dans sa narration, riche en images détaillées et augmenté de quelques photos balisant les chemins parcourus.

Claire Bondy, Sefarad.org



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WANDA OU LES GRANDEURS ET MISÈRES DE L'EXIL

Chef du service de neurologie à l'hôpital Érasme, Jerzy Hildebrand décrit dans Wanda De la Sibérie à Anvers, le courage de la différence les pérégrinations de sa mère et de lui, enfant, dans une Europe dévastée et meurtrie par la Seconde Guerre mondiale et la Shoah. Ce n'est qu'à l'issue du conflit que Wanda, Juive polonaise « dans l'ignorance totale de la culture et de la religion juives », mesurera la chance qu'elle a eue d'être... déportée par les Soviétiques dans le Kazakhstan du Nord. Dans cette Sibérie à laquelle « on s'habitue ou on crève », la jeune femme de la classe moyenne polonaise, dont le mari, officier, a été assassiné par l'armée rouge lors du célèbre massacre de Katyn, parviendra à force de courage et d'abnégation à trouver sa place. Aussi, le retour en Pologne, en 1946, s'avère-t-il paradoxalement plus rude que l'exil parce que l'antisémitisme y est « plus virulent encore qu'avant la guerre ».
Le désir de sécurité et de liberté pousse à nouveau Wanda à s'exiler, vers Anvers cette fois, où elle trouvera une certaine sérénité aux côtés de son fils et d'un nouveau compagnon. Un récit souvent attachant et émouvant. G.P.
Le Vif – L'express.

Le Vif

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Éminent neurologue, Jerzy Hildebrand a été professeur à l'Université libre de Bruxelles, chef du service de neurologie à l'hôpital Erasme et spécialiste des complications neurologiques du cancer dont il fut un pionnier. Il est décédé le 11 février, à 76 ans, alors qu'il venait de publier aux éditions M.E.O. Wanda, le roman de sa mère, née dans une famille polonaise aisée avant de se retrouver veuve, puis déportée en Sibérie, et enfin de retrouver après-guerre une Pologne antisémite et de finir son errance en Belgique.
X. F., Le Soir.



Le Soir


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Ciné Revue


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« LA DÉPORTATION NOUS A SAUVÉ LA VIE »

Jerzy Hildebrand, éminent neurologue et professeur à l'Université libre de Bruxelles, nous a quittés il y a quelques semaines. Avant son décès, il a publié Wanda., de la Sibérie à Anvers, le courage de la différence (éd. M.E.O.), dans lequel il retrace avec pudeur et humour l'histoire de sa mère, une femme juive qui a réussi à rester elle-même à travers les convulsions du 20e siècle.

Lorsque la déportation de Wanda et de son jeune fils Jerzy Hildebrand en Sibérie prit fin après cinq ans d'exil, le train mit deux mois pour les ramener dans leur Pologne tant aimée. Jerzy se souvient de ce long retour : innombrables arrêts en rase campagne, découverte des villages complètement détruits, des champs où les femmes tiraient la charrue comme des bêtes, des récits des paysans accourant pour vendre aux rapatriés des pommes de terre et quelques légumes. « Ce qu'elles racontent fait horreur : marches forcées, famine, représailles, pendaisons, exécutions sommaires. C'est alors que Wanda commença a penser que, par comparaison, notre existence en Sibérie nous apparaît presque douce et nous commençons a comprendre que la déportation fut notre chance. Elle nous a sauve la vie ».
Sans comparaison avec les camps nazis, le séjour en Sibérie fut cependant très rude pour Wanda et son fils. En Pologne, la mère avait toujours vécu au sein d'une bourgeoisie juive fortement assimilée, fière d'avoir accompli des études supérieures et plutôt méprisante a l'égard du yiddish des quartiers populaires et des shtetls. Wanda était alors pani ingenierova, épouse du directeur d'une usine située près de la frontière allemande (Wroclav). Elle se déplaçait dans une somptueuse voiture américaine que conduisait le chauffeur de son mari. En fait, elle se sentait probablement plus polonaise que juive. Dès septembre 1939,1'ingénieur Wladek Hildebrand avait été mobilisé comme officier d'artillerie et dépêché au front pour tenter de repousser l'invasion allemande. Fuyant le déferlement de celle-ci, Wanda et son fils se réfugièrent en Ukraine où, après neuf mois d'une existence rude bien éloigné de celle dont ils avaient bénéficié en Pologne, ils furent déportés en Sbérie. tout comme leurs compatriotes de confession catholique et d'origine bourgeoise, à des fins de  « rééducation prolétarienne ».
Wanda allait faire preuve d'un sens de l'adaptation insoupçonné pour répondre aux rudes conditions de vie qui régnaient à l'extrême nord du Kazakhstan, le chef de la police les avait accueillis en disant : « Des camions vous transporteront dans les villages et les kolkhozes de notre district. Vous y vivrez avec les gens de chez nous et vous y mènerez la vie des gens de chez nous. Ici vous n'êtes pas en prison, on ne garde ni surveille personne. (...) D'ailleurs pourquoi vous garderait-on, à quoi bon fuir ? Que trouverez-vous cent verstes plus loin, sinon un autre kolkhoze ou un autre village pareil à celui que vous aurez quitté ». Et l'homme a l'étoile rouge de préciser : « Vous verrez, vous vous y habituerez rapidement. Et si vous ne vous y habituez pas, alors vous crèverez (...) ».
Wanda s'adapta, elle devint ouvrière, apprit à travailler de ses mains, à couper les arbres, à se contenter de peu, à parcourir des dizaines de kilomètres à pied. Jerzy a gardé en mémoire le sens de l'hospitalité des Kazakhs, offrant volontiers le gîte et le
couvert dans leurs yourtes en plein désert.
Moralement, le retour au pays fut plus difficile que la Sibérie : pas la moindre nouvelle de l'officier Hildebrand, plus question d'occuper leur ancienne demeure, les amis avaient disparu, les moyens d'existence étaient dérisoires. Et surtout, ils furent confrontés à l'antisémitisme des diverses couches de la population.

Quelques années plus tard, Wanda et Jerzy débarquent en Belgique. Wanda fait des travaux ménagers, tandis que son fils séjourne dans les homes destinés aux enfants juifs. A l'école, Jerzy ne connaît pas la langue et commence par donner du fil à retordre aux enseignants. A la fin de sa première secondaire, ses résultats seront si désastreux que le directeur de son athénée convoquera Wanda pour lui conseiller l'enseignement professionnel. Pas question de suivre cette suggestion pour cette maman issue de l'intelligentsia et qui veut absolument voir son fils réussir des études supérieures. En effet, Jerzy (Georges) Hildebrand deviendra un éminent neurologue, professeur à l'Université Libre de Bruxelles, patron de la neurologie à l'hôpital Erasme et spécialiste internationalement réputé des tumeurs au cerveau.
En Belgique, Wanda vit successivement à Anvers et Bruxelles, souvent dans de très modestes logements et acceptant des emplois ménagers pour permettre à Jerzy d'étudier.Après la fin de l'URSS, elle apprendra que son époux a été tue d'une balle dans la nuque, comme tous les officiers polonais lois du massacre de Katyn.
Grand lecteur, Jerzy Hildebrand a su d'emblée trouver un style imagé et souvent teinté d'humour pour raconter l'histoire d'une femme qui a su s'adapter dans la dignité et le courage à la pauvreté et aux exils. Pour son premier livre, Jerzy Hildebrand a écrit un récit émouvant et particulièrement juste qui est plus qu'un témoignage. C'est une vraie œuvre littéraire.

Emmanuel Hollander, « Regards »



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Il ne s’agit ni à proprement parlé d’un roman, ni d’une fiction ni même d’un récit autobiographique mais plutôt d’un travail de mémoire qui emmène le lecteur en des lieux insolites, parfois hostiles, durant une époque troublée de l’histoire. L’auteur est le témoin des événements qui vont le construire, contemporain d’un monde avec lequel il ne coïncide pas vraiment et dont personne ne pouvait mesurer l’ampleur du chaos dans lequel il emportait l’humanité.  Au cours de ce qu’on pourrait qualifier de road movie, c’est la perte des repères autant que la volonté de survivre qui est décrite dans un style vif, limpide et à la fois profond. C’est l’exode d’un peuple magnifiquement symbolisé par la fuite d’une mère et de son enfant, séparés des leurs par un conflit qui les dépasse. On est ému d’apprendre la fin tragique du père, assassiné par l’armée russe, information qui ne sera connue que très tardivement. Et c’est ce manque, cette perte, qui va forger peu à peu la personnalité de l’auteur et certainement lui donner cette force et ce courage de ne pas renoncer, de refuser toute aliénation et de développer ce goût d’apprendre le monde. La linéarité du texte est entrecoupée de faits plus récents qui mettent en perspective le vécu et l’historicité du périple qui conduira Jerzy Hildebrand du froid sibérien, à sa Pologne natale en passant par la France. Que les souvenirs soient quelque peu émoussés par le temps, cela ne fait aucun doute et l’auteur le reconnaît volontiers, mais on retrouve une sincérité et un sens du détail qui font de ce livre non pas une photographie d’époque mais une toile de maître.  On appréciera le refus d’apitoiement et cette humilité sincère face à un travail d’écriture qui aurait pu n’être qu’une justification ou une forme de narcissisme masqué. En racontant sa maman, Jerzy Hildebrand se dévoile et lui rend un hommage troublant et finalement très humain. L’humour n’est pas étranger à la mise en relief du texte et certains commentaires viennent à propos alléger une réalité parfois bien pesante.  Toutefois, la bêtise humaine n’est pas épargnée, ni même la rigidité intellectuelle de certains personnages mais il n’y a jamais au fil des pages de règlements de comptes, d’accusation ou de mépris envers autrui. Reste le constat de ce qui s’est passé, des conséquences irréversibles d'évènements qui ont un jour poussé une maman et son fils sur des chemins bien incertains. Est il nécessaire de dire que ce sera la seconde lecture du livre qui révèle cette trame narrative complexe et bouleversante, parce que l’Histoire est connue mais que cette histoire est bien singulière tout autant qu’universelle.
Jerzy Hildebrand a avec ce livre démontré ses qualités humaines qui ont fait de lui le médecin brillant qu’il est devenu, contemporain de son propre temps, avec lequel il a fini par adhérer tout en gardant avec lui ses distances d’homme libre.

Dominique Lossignol, revue Médicale de Bruxelles et Revue des Amis de l'Institut Bordet

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Avec Wanda, Jezry Hildebrand retrace la vie de sa mère et de lui-même, qui, de Pologne, en 1940, sont déportés… en Union soviétique, en Sibérie, à Boulayevo. Lui a quatre ans. Le processus d’écriture de son livre commencera après avoir vu le film tiré du roman autobiographique de Carlo Levi (Le Christ s’est arrêté à Eboli) dont l’auteur, un intellectuel, a de même été déporté, lui, par les autorités fascistes de Turin jusque dans un coin perdu torride du Sud de l’Italie. Wanda, femme d’un ingénieur avec lequel elle menait un beau train de vie à Rovno (dans l’Ukraine alors polonaise), se retrouve démunie autant de tout, dans les terres froides de l’Est eurasien. Et son fils raconte comment semblablement elle se reconstruit, faisant face avec un courage inouï dans cet exil forcé en des contrées si lointaines. Elle aménage un potager et ouvre une cantine avec une clientèle hétéroclite. Elle a pu « s’adapter, éviter la rancune et l’aigreur ». Elle est pourtant mise un temps en prison par le commissaire de police soviétique parce qu’elle n’accepte pas d’abandonner la nationalité polonaise et persistera dans son refus. Après la Libération, la mère et le fils reviennent en Pologne, où ils apprennent que celui qu’ils attendaient, le mari, le père, a été exécuté par les communistes au début de la guerre. En fait, elle ne saura jamais qu’il a disparu comme officier polonais exécuté par les soviétiques dans le massacre de Katyn (comme le père d’Andrzej Wajda, qui en a fait un de ses derniers films). Ensuite, Wanda et son fils viennent en Belgique, via la Provence, à Anvers, où il y avait un oncle. Elle va finir par travailler comme serveuse pour payer les études de son fils, lequel deviendra médecin et un professeur réputé en neurologie à Erasme et à la Pitié-Salpêtrière à Paris. Mais ce savant, comme auteur, peut avoir une belle plume. Il se révèle poétique dans la description de la steppe, non sans nostalgie, lyrique quand il se remémore de son passage à Paris qui l’éblouit. Et d’une manière continue, il ne se départit pas d’un certain humour distancié, par lequel il rejoint l’attitude de dignité avec laquelle sa mère a traversé toutes ses épreuves.
Homme généreux et chaleureux, Jezry Hildebrand nous fait le don d’un livre fraternel.

Adolphe Nysenholc, Centrale






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