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Léon Fourmanoit, auteur de nombreuses publications concernant le Borinage et son histoire, notamment politique, a rencontré Hubermont à trois reprises, en 1986. Il a recueilli de lui plusieurs inédits et d’irremplaçables témoignages de première main ;
 – Claude Duray étudie depuis une quinzaine d’années l’histoire sociale et politique du Borinage. On lui doit notamment une remarquable monographie concernant Walter Dauge. En se penchant sur le cas de ce dernier, il a vu apparaître, comme en filigrane, ce Joseph Jumeau alias Pierre Hubermont devenu par la suite l’objet principal de ses recherches ;
 – Daniel Charneux, enfin, a découvert grâce à Claude Duray l’existence de cet écrivain prolétarien majeur, aujourd’hui presque oublié. Il a lu toute l’œuvre disponible qu’il commente ici avec le point de vue du romaniste.



Pierre Hubermont
Photo de couverture
Archives Cegesoma
Droits réservés

PIERRE HUBERMONT
Écrivain prolétarien,
de l'ascension à la chute


Essai biographique, 2021
232 pages
18,00 EUR
ISBN : 978-2-8070-0280-7 (livre) – 978-2-8070-0281-4 (PDF) – 978-2-8070-0282-1 (EPUB)

Né dans le Borinage en 1903, Joseph Jumeau est connu comme écrivain sous le nom de Pierre Hubermont. Rédacteur au journal socialiste L’Avenir du Borinage puis au Peuple, il participe à plusieurs revues littéraires progressistes. Très à gauche dans le P.O.B., mais anticommuniste, il opte pourtant, en 1940, pour l’« Ordre Nouveau » dans la mouvance d’Henri De Man. Il collabore avec l’occupant, d’abord comme journaliste, avant d’animer la Communauté Culturelle Wallonne. Arrêté en 1944, il est déféré devant le conseil de guerre. Son avocat plaide l’irresponsabilité, insistant sur les antécédents familiaux et sur le contraste entre ses articles avant et pendant le conflit. Il va ainsi sauver sa tête. On lui doit plusieurs romans dont, en 1930, Treize hommes dans la mine. En 1935, il signe un texte dans un ouvrage collectif sur la Nuit des Longs Couteaux, où il dénonce les atrocités, les massacres, les camps de concentration du régime avec lequel il collaborera pourtant quelques années plus tard.
Un personnage complexe dont trois auteurs cherchent à cerner les multiples facettes.


e-book
11,99 EUR
À partir du 12 mai



Extrait


C’est le 9 juin 1928 que paraît à Paris le premier numéro de la revue Monde, fondée par Henri Barbusse. Parmi les parrains, des noms célèbres comme Albert Einstein, Maxime Gorki, Upton Sinclair et quelques autres tous plus ou moins proches de la mouvance communiste. Dans son premier éditorial, Monde, « hebdomadaire d’information littéraire, artistique, scientifique, économique et sociale », précise : Nous proclamons tout d’abord son absolue autonomie. Monde ne dépend financièrement, ni idéologiquement d’aucun parti, d’aucune organisation politique.
C’est important de le préciser à ce moment, car
Monde veut être ouvert à toutes les idées progressistes. Or le parti communiste est en crise : à Moscou, Staline fait le ménage et a éliminé un certain nombre de dirigeants dont Trotski, ce qui perturbe la branche française qui durcit le ton. En Belgique, le P.C. se divise en deux tendances. La majoritaire, stalinienne, dirigée par Joseph Jacquemotte, et la minoritaire appelée « opposition communiste », qui plus tard sera trotskiste.
Rappelons qu’Augustin Habaru, rédacteur en chef de la revue, n’est pas un communiste sectaire stalinien. Dans cette fonction stratégique, il sera le relais vers les lettres françaises des auteurs belges en général et en particulier de ceux qui se revendiquent de la littérature prolétarienne. […] Pour les Belges, écrire pour cette revue prestigieuse (ou seulement y être cités), c’est une porte ouverte vers la notoriété. Jean Tousseul, écrivain régionaliste mosan, est le premier […], suivi d’Ayguesparse, de Francis André et d’Hubermont […]. Dans ce même numéro, le texte d’Hubermont est encadré par ceux d’écrivains russes mondialement connus : Ilya Ehrenbourg et Maxime Gorki..




Ce qu'ils en ont dit


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Dans cet ouvrage, les trois auteurs relatent la vie de Joseph Jumeau, plus connu sous le nom de Pierre HUBERMONT, né à Wihéries en 1903, sous l’angle de l’homme politique et de l’écrivain. Ils s’interrogent sur ce qui a conduit cet homme, écrivain précoce, issu d’un milieu populaire, d’abord situé à gauche du P.O.B., défenseur des ouvriers et de la culture wallonne, vers une forme de collaboration avec l’occupant en 1940.
Dans la première partie de l’ouvrage, on lit que Joseph Jumeau a été un précurseur à la fois du régionalisme wallon et de l’unification européenne et qu’il a pu naïvement croire, en 1940, que l’Allemagne pourrait favoriser l’ancrage wallon au sein d’une Europe unifiée. C’était faire peu de cas des agissements du régime hitlérien durant les années précédentes, ce que les auteurs ne manquent pas de rappeler scrupuleusement. Il faut aussi signaler que Hubermont était surtout rentré de France, après l’exode, pour des raisons sentimentales, par amour pour une jeune femme avec laquelle il va se marier.
On comprend aussi que, pour des raisons objectives ou non, sa trajectoire politique, voire littéraire, été contrecarrée par des personnes qu’il a jugées ensuite hypocrites ou manipulatrices, qui ont accru en lui un délire de persécution latent et alimenté son ressentiment.
Fin 1940, il écrit dans Le Nouveau journal, dans le cadre de plusieurs Lettres à un jeune ouvrier attaquant principalement la franc-maçonnerie et les socialistes, « fabricants d’électeurs », en les blâmant d’avoir trahi le peuple et la cause qu’ils étaient censés défendre : « Il s’agissait avant tout de conquérir places et prébendes, et on ne s’embarrassait plus d’idéologie. […] Il ne s’agissait plus alors d’égalité. Il ne s’agissait même pas de capacité et de valeur, ce qui était plus grave. »
Et de décrire un système favorisant plus la médiocrité que l’honnêteté et le courage.
Daniel Charneux a analysé l’œuvre littéraire débutée dès 1923 par Pierre Hubermont par un recueil de poésie publié à Paris, et à laquelle la guerre – et les faits pour lesquels il sera jugé – mettront un coup d’arrêt. Sans cela, on peut penser que l’homme de lettres jouirait aujourd’hui d’une autre reconnaissance, d’autant plus qu’après son procès et sa détention pour collaboration, plus personne, même récemment, n’a pris le risque de publier ses écrits dont une partie demeure inaccessible ou a été égarée.
Ainsi, son fils, Paul Jumeau, n’a-t-il pas permis aux auteurs de cette monographie la consultation de documents et œuvres inédites déposés à l’institut Jules Destrée, car il estime que le temps [76 ans après la fin de la guerre !] de la sérénité autour du personnage n’est pas arrivé.
Il s’est passé, entre la libération et le décès de Pierre Hubermont, près de quarante années au cours desquelles il n’aurait pas cessé d’écrire ; il a déclaré à la Sabam une quarantaine de textes restés inédits…
Pourtant, les auteurs fournissent de larges extraits de deux œuvres écrites juste après la guerre, suite à ses interrogatoires et sa condamnation, qui, outre le fait qu’elles paraissent d’un bon niveau littéraire, pourraient, dans le cadre d’une contextualisation, éclairer à la fois la période tourmentée de la guerre et pointer ce que l’écrivain en a tiré.
L’un des faits surprenants que nous apprend ce livre, c’est que Pierre Hubermont, une fois de plus sous un nom d’emprunt, après avoir possiblement abusé le directeur du journal, a rédigé plusieurs chroniques en 1961 dans Combat, l’organe du Mouvement populaire wallon fondé et dirigé par André Renard, en y rédigeant plusieurs articles durant trois mois de l’année 1961, après la grève générale.
En fin de volume, les auteurs prennent soin de signaler que leur étude ne s’inscrit pas dans le cadre d’une réhabilitation de l’homme et de ses actions sous l’occupation, en l’occurrence ses prises positions extrémistes, en faveur du Grand Reich et plus d’un article publiés durant la guerre où il fustigeait entre autres les méfaits du « cosmopolitisme d’inspiration juive » et estimait que ce qu’il manquait à la culture wallonne, c’était la « source germanique ». Mais leur travail engage à porter un regard neuf, indépendamment du jugement porté sur l’action répréhensible de l’homme durant cette période, sur ses œuvres et la place qu’elles ont occupée dans le paysage littéraire francophone belge d’avant la Seconde Guerre mondiale.
On ne peut que rejoindre les auteurs quand ils indiquent que son cas reste empreint d’une certaine injustice si on le compare, en France, au sort réservé à l’œuvre littéraire de Céline, ou, en Belgique, à celle de Constant Malva.
Par certains aspects, même si le présent ouvrage n’est pas une œuvre de fiction, il m’a fait penser aux Éblouissements de Pierre Mertens qui racontait le parcours et l’aveuglement du poète Gottfried Benn.
Ce livre apporte un nouvel éclairage qui résonne toujours aujourd’hui sur une époque en un lieu donné, celle du socialisme wallon d’avant-guerre et des écrivains prolétariens, de même que sur les mécanismes qui ont bouleversé le destin d’un homme, le faisant basculer d’un ancrage à gauche à une adhésion aux idées et mots d’ordre de l’occupant nazi.
Pierre Hubermont est décédé le 18 septembre 1989 à Jette, à l’âge de 86 ans.

Éric Allard, Les Belles Phrases


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L’homme est né dans le Borinage à l’aube du XXe siècle. Il est avant tout réputé comme écrivain, mais aussi comme rédacteur pour le compte de L’Avenir du Borinage et du Peuple. Lorsque les années 40 démarrent pour une période terrible, il a participé à diverses revues littéraires progressistes. Très à gauche dans le P.O.B., mais anticommuniste, il a collaboré avec l’occupant, d’abord comme journaliste, avant d’animer la Communauté Culturelle Wallonne. Arrêté en 1944, il a été mené devant le conseil de guerre. Son avocat lui a sauvé la vie en plaidant l’irresponsabilité et en invitant les juges à comparer ses écrits avant et pendant le conflit, tout en insistant sur ses liens familiaux. Que reste-t-il aujourd’hui de ce personnage complexe ? Daniel Charneux, Claude Duray et Léon Fourmanoit ont ouvert les archives pour le remettre dans son contexte historique et revenir sur son tempérament. L’homme nous a laissé plusieurs romans, dont Treize hommes dans la mine. En 1935, un texte dans un ouvrage collectif baptisé la Nuit des Longs Couteaux dénonce les atrocités, les massacres et les camps de concentration du régime avec lequel il a néanmoins collaboré quelques années plus tard. Sans a priori et avec une honnêteté digne d’intérêt, les trois auteurs reviennent sur un être qui a marqué l’histoire sociale du Borinage, tout en optant pour des prises de position qu’on lui a reprochées ultérieurement.

Sam Mas, Bruxelles Culture
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C’est en 1903 que naît à Wihéries Joseph Jumeau, qui se fera connaître sous la plume de Pierre Hubermont. Les années 1930 seront exceptionnelles pour cet écrivain prolétarien, mais, en 1940, il va soutenir la mouvance d’Henri De Man et collaborer avec I'occupant. En 1944, il passe devant le conseil de guerre et est emprisonné durant quelques années. Libre, il a tenté de publier ses écrits, mais les portes étaient fermées…
C’est Claude Duray qui, le premier, a été intéressé par ce personnage assez particulier. « J’ai réalisé il y a quelques années une monographie sur Walter Dauge, nous confie-t-il. Et le nom de Pierre Hubermont, qui était de Wihéries, revenait tout le temps. J’ai pris plein de notes que j’ai mises de côté en me disant qu’un jour elles me serviraient… »
ASSOCIER LEURS RECHERCHES
De son côté, Daniel Charneux a été attiré par cet écrivain lors d’un atelier d’écriture où une des participantes lui en a parlé. « J’avoue que je ne le connaissais pas ! »
Lors d’une rencontre à la bibliothèque, les deux compères décident d’associer leurs recherches et évidemment de les continuer. Le fruit de leurs premières recherches a été présenté lors d’une soirée à la maison du peuple de Wihéries. Ce n’était pas un hasard, car c’est dans cette maison que Pierre Hubermont est né et son papa était le bourgmestre de la commune. Au départ, il devait se destiner au métier de mineur, mais ses qualités littéraires ont été vite repérées et i ! a été engagé au journal « Le peuple ». En parallèle, il écrit et publie de nombreuses œuvres, dont le célèbre « 13 hommes dans la mine », œuvre traduite en de nombreuses langues. D’un caractère assez particulier, il avait le sentiment d’être persécuté. En 1940, il a fait le mauvais choix. Arrêté en 1944. il sera libéré en 1950. Il décède en 1989.
IL A RENCONTRÉ P. HUBERMONT
Quant à Léon Fourmanoit, quand il apprend que les deux Dourois travaillent sur ce sujet, il leur présente le fruit de son travail réalisé en 1986 avec des confidences uniques, car il a rencontré Pierre Hubermont, de son vrai nom Joseph Jumeau, à trois reprises en 1986. « Son nom ne pouvait qu’être associé à ce travail, commente Daniel Charneux, surtout qu’il apporte de belles valeurs ajoutées. »
Terminons en signalant que les trois auteurs ont déjà quelques solides références et qu’ils apportent une jolie vision complémentaire avec une analyse biographique et littéraire de cet auteur exceptionnel, ainsi qu’une analyse intéressante de l’histoire sociale et politique du Borinage.

PA.Tl. La Province
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Un suicide littéraire…
Trois auteurs belges, Daniel Charneux, Claude Duray et Léon Fourmanoit, publient chez M.E.O. à Bruxelles un essai très documenté intitulé Pierre Hubermont, écrivain prolétarien – De l’ascension à la chute.
Ils s’y penchent sur le cas très complexe de Joseph Jumeau, alias Pierre Hubermont, né à Wihéries en 1903 et mort à Jette en 1989, qui fut un écrivain et journaliste belge ainsi qu’un militant wallon, situé l’extrême gauche de l’échiquier politique et finalement condamné à la détention perpétuelle par le Conseil de guerre de Liège en novembre 1945 pour collaboration avec l’occupant nazi, peine ramenée ensuite à 16 années de prison – son avocat avait plaidé la folie héréditaire (la mère de Joseph Jumeau avait été longuement internée en hôpital psychiatrique)  – avant sa libération à la fin de l’année 1950, quand il fut placé pendant quelques mois en résidence surveillée à Sart-Dames-Avelines où il se fit éleveur de volaille .
Né dans une famille pauvre d’ouvriers mineurs militants socialistes du Borinage , Joseph Jumeau fut inscrit à l’école moyenne de Quiévrain jusqu’en 1918, puis il suivit des cours du soir de sténodactylographie à l’École industrielle de la même ville, ce qui lui permit d’intégrer la rédaction de L’Avenir du Borinage à Mons en 1920, puis du Peuple à Bruxelles en 1928, deux quotidiens du Parti ouvrier belge.
Sur le plan littéraire, Pierre Hubermont, marqué par la pensée d’Henri Barbusse (1873-1935) et de Georges Sorel (1847-1922), fréquenta l’avocat montois d’extrême gauche Charles Plisnier (1896-1952) et les écrivains prolétariens belges Constant Malva (1903-1969), Francis André (1897-1976), Albert Ayguesparse (1900-1996) et Augustin Habaru, un journaliste communiste (1898-1944, fusillé par les Allemands), rédacteur au Drapeau rouge.
Ils fondent ensemble, bientôt rejoints par l’écrivain et traducteur polonais Benjamin Goriély (1898-1986), la revue Tentatives (1928-1929) dans laquelle ils publient le Manifeste de l’équipe belge des écrivains prolétariens de langue française, puis, avec Albert Ayguesparse, Prospections (1929-1931) et Esprit du temps (1933).
Après la publication à Paris de Synthèse poétique d’un rêve (1923) et, en feuilleton dans L’Humanité du roman La Terre assassinée (1928), la carrière littéraire de Pierre Hubermont prend son essor dans la capitale française avec la publication, en 1930 à la librairie Valois, de Treize hommes dans la mine, un roman prolétarien de belle envergure, maintes fois traduit et dont l’écho se fit entendre jusqu’aux États-Unis.
Suivirent de bons romans : Hardi ! Montarchain (1932), une sorte de Chaminadour  avant l’heure qui valut un procès à son auteur, des habitants du village moqué s’étant reconnus, Marie des Pauvres (1934), L’Arbre creux (1938), et un témoignage, J’étais à Katyn, témoignage oculaire (1943) .
Cela n’empêchait pas Joseph Jumeau d’être un homme constamment frustré – il avait été notamment « viré » du Peuple –, opportuniste et pusillanime tout en se croyant appelé à un grand destin.
En 1937, Pierre Hubermont signe le « Manifeste du Groupe du Lundi » , un texte qui réduit une partie de la littérature belge au statut de production régionaliste, tout en revendiquant la qualité de littérature authentiquement française des écrits des meilleurs auteurs de notre pays.
En octobre 1940, Hubermont rallie, pour y tenir la chronique sociale, la rédaction du Nouveau Journal dirigée par Robert Poulet (1893-1989), un quotidien fondé à l’instigation du comte Robert Capelle (1889-1974), secrétaire du roi Léopold III, pour faire pièce au Drapeau rouge communiste et au Pays Réel rexiste autorisés de parution par l’occupant allemand.
La dérive commence alors.
À partir de 1941, flatté par des dignitaires nazis, Hubermont publie dans Le Nouveau Journal une série de « Lettres à un jeune ouvrier » qui se montrent de plus en plus favorables aux idées nazies et à leur « Ordre nouveau », avant de prendre la direction de la Communauté culturelle wallonne (C.C.W.) en octobre 1941 et de son organe de presse La Légia en novembre 1941.
Devenu wallingant, antimaçonnique et antisémite, Hubermont y soutient la thèse rexiste de la « germanité des Wallons » (!) et d’un rapprochement de plus en plus fort avec le Reich .
On connaît la suite.
Pierre Hubermont ne publia plus de livres, mais il en rédigea plusieurs , dont une remarquable enquête sur les liens probables noués durant la guerre civile espagnole par l’Espagnol Ramon Mercader  avec le Belge Jacques Mornard dont il avait pris le nom.
Un beau gâchis littéraire…
Du fait d’un homme méprisable.

Bernard DELCORD, Lire est un plaisir, Homelit, satiricon.be


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Il s’agit en fait ici d’un collectif, et d’un collectif au sens fort du terme. Les trois auteurs ont travaillé ensemble à la rédaction de l’ouvrage, mais leurs participations ne sont pas séparées. Il faut d’ailleurs préciser de suite que les points de suture ne sont pas visibles, et que l’ensemble est remarquablement homogène. Daniel Charneux est bien connu de nos lecteurs, il a d’ailleurs présenté Hubermont dans un récent Un soir, un livre. Nous vous avons souvent parlé des ouvrages de notre ami Léon Fourmanoit, bon connaisseur de sa région, le Borinage, et de son histoire politique et sociale, ce qui est aussi le cas de Claude Duray. C’est par Claude Duray que Daniel Charneux a appris l’existence de Pierre Hubermont.
Écrivain prolétarien, Pierre Hubermont ? Sans aucun doute, et l’un des meilleurs. Une grande force d’imagination, même si on le sent parfois influencé par Zola (peut-être aussi par Maxence Vandermeersch, qui a décrit des manifestations dans la région de Roubaix avec une force peu commune). Joseph Jumeau, qui prendra le pseudonyme de Pierre Hubermont, est né à Wihéries, près d’Elouges et de Dour, en 1903. Un frère aîné, François ; une sœur, Addy, qui prendra sa défense dans un opuscule intitulé Bon sang ne peut mentir, en 1949, avec plus de passion que d’impartialité. Le père, François-Nicolas, qui deviendra bourgmestre de Wihéries, ainsi que le grand-père, sont allés chercher de l’embauche près de Lens, en France ; elle était rare dans le Borinage, mais, à l’époque, la xénophobie sévissait aussi parmi les mineurs, et les Belges y étaient mal vus. La mère, élève des religieuses, avait voulu se faire religieuse, elle aussi. En 1904, un incendie détruira leur maison. En 1913, la mère sera internée dans un institut psychiatrique, n’en sortira plus. Joseph/Pierre est lui aussi mentalement fragile. Tentative de suicide à 10 ans ? Plutôt, semble-t-il, défi lancé par un petit camarade, mais l’incendie de leur maison, la folie de leur mère l’ont profondément perturbé. Un enfant précoce, précocement très intelligent, privé de sa mère très tôt, oui, une belle intelligence, mais manquant de stabilité, avec, assez vite, des signes d’une folie de la persécution, tel nous apparaît Pierre Hubermont.
Il allait à l’école à Quiévrain, à pied, sept kilomètres. Son père est devenu gérant de la Maison du Peuple, où il l’aidera avec son frère. En 1920, il publiera un conte dans L’Avenir du Borinage, un journal socialiste. Un style « grandiloquent et excessif » : Une vapeur monte de ce champ de carnage en même temps qu’une odeur immonde, fétide, une odeur de sang et d’entrailles arrachées. Des entassements d’adjectifs plus expressifs les uns que les autres. Le trop est l’ennemi du bien. Il trouvera un emploi dans ce journal. Son livre de chevet, selon Addy : Georges Sorel, Réflexions sur la violence. Un passionné, comme lui. Selon Addy encore, il serait gêné dans sa carrière par l’ombre portée de Louis Piérard, directeur du journal, une sorte de mauvais génie… Assez étonnant, car Louis Piérard se montrera très élogieux envers ses livres… En 1923, son premier recueil, Synthèse poétique d’un rêve, sous le nom de Pierre Hubermont. Le titre est révélateur, déjà. Idéologue plus que poète. Dolorisme aussi, et auto-exaltation : Je suis tellement semblable à celui qui gravit sans plainte le Golgotha.
En 1928, grâce à l’amitié d’Augustin Habaru, rédacteur au Drapeau rouge, il publie en feuilleton dans L’Humanité La Terre assassinée, et entre dans le groupe Tentatives. L’Avenir du Borinage est absorbé par Le Peuple, et Hubermont monte à Bruxelles. Au point de départ de La Terre assassinée, la catastrophe de l’Agrappe. Le style est beaucoup plus réaliste, le travail de la mine y est décrit avec une grande minutie. Et l’on y trouve le portrait d’un jeune homme qui lui ressemble comme un frère : Le jeune homme était sans joie à l’approche de son village. Il s’y sentait incompris. Certes, il possédait le caractère, les qualités et les défauts de sa race, mais à un degré différent. Chez lui, ils grossissaient, ils s’hypertrophiaient au point de devenir méconnaissables. Il sera peu apprécié par le P.O.B, mais traduit en russe, et salué là comme un romancier prolétarien. Par ailleurs, dans le groupe Tentatives, il rencontrera Albert Ayguesparse et Francis André, et, avec eux, il publiera le Manifeste de l’équipe belge des écrivains prolétariens de langue française. Par la suite, il publiera aussi dans la revue Monde d’Henri Barbusse. Puis, en 1938, chez Labor, Treize hommes dans la mine. Quelques mois auparavant, dans un charbonnage d’Elouges, un éboulement avait tué vingt mineurs, tous originaires d’Elouges et de Wihéries. Et l’auteur du présent livre note très justement : Le style s’apparente à celui de Simenon à la même époque. Phrases brèves, efficaces. Aucun lyrisme. Le livre rencontrera d’emblée un beau succès : nombreuses traductions, articles élogieux dans d’importantes revues. Il participera au Congrès international des écrivains à Kharkov, y défendra la revue Monde, et sera assez désappointé.
Nouvelle publication en 1932 : Hardi ! Montarchain, histoire d’une élection, qui lui vaudra un procès pour s’être inspiré de trop près de faits réels. En 1933, la crise économique, le P.O.B perplexe confie à Henri De Man la création d’un Plan du Travail. On peut noter déjà que De Man finira par devenir président du parti et lui fera prendre un virage à droite qui ne sera pas sans influencer le journaliste Hubermont, venu de l’extrême gauche : la même évolution, mais en bien plus accentuée, que celle suivie par Paul-Henri Spaak, et que plusieurs dirigeants ouvriers en France. Dans le Borinage, on poussera plutôt vers la grève générale, à ce moment, mais le président Emile Vandervelde calmera les esprits. Pendant ce temps, une autre agitation, pacifiste celle-là, va se développer, mettant mal à l’aise beaucoup de militants, car en Allemagne, en Italie, les fascistes sont au pouvoir.
Entre-temps, paraît un nouveau roman, Marie des Pauvres, qui lui est surtout inspiré par la figure de sa mère. Un récit fait à la première personne, c’est la mère qui parle, qui se raconte, parle de leur misère. Un bel article dans le Pourquoi pas : Marie est une pure hystérique, et l’originalité d’Hubermont est d’avoir dégagé non seulement l’horreur, mais aussi le rêve éveillé que provoque l’hystérie.
En politique : faillite de la Banque du Travail, entraînant de graves conséquences pour le P.O.B. – et la désillusion de beaucoup de ses petits épargnants. Chute du gouvernement. En Allemagne, la Nuit des longs couteaux. Hubermont, de son côté, étend ses relations : Cassandre, le Rouge et le Noir, le Groupe du lundi. Cassandre, c’est-à-dire Paul Colin, et Robert Poulet, qui jouera dorénavant un rôle éminent dans la vie d’Hubermont. Poulet, un homme d’action, héros de la guerre de 14, qui a ses petites entrées au Palais, où les conseillers du Roi, prétend-il, l’engageront à collaborer avec l’occupant.
Un nouveau roman : Germain Péron, chômeur, dans lequel Hubermont fait son autocritique, insistant sur les responsabilités des intellectuels de gauche vis-à-vis du monde ouvrier. Voilà, à présent le décor est planté, les personnages du drame sont mis en place, et le drame n’a plus qu’à se dérouler. Car il s’agira, pour Pierre Hubermont et bien d’autres, d’un véritable drame, dans les tourbillons duquel ils vont se trouver entraînés. Il y aura bien encore le prix Goncourt de 1937 à Charles Plisnier, les congrès du P.O.B., un roman d’amour, L’Arbre creux, en bonne part autobiographique, narré au présent pour la première fois. Mais très vite, l’actualité internationale va occuper toute la scène. Les évènements sont trop connus pour que je les rappelle ici. Un élément déterminant, me semble-t-il, est le départ de la plupart des élites (presque tout le Conseil communal de Mons, par exemple), le gouvernement à l’étranger, ce qui laisse place libre à beaucoup d’aventuriers, et, bientôt, de collaborateurs. Il est vrai qu’il faut bien vivre, et que, pour un journaliste, par exemple, la situation n’est pas évidente. Hubermont, mobilisé dans le service de santé, rentre en Belgique en août 1940. Très tôt, il est engagé par Paul Colin au Nouveau Journal, avec Robert Poulet comme rédacteur en chef. Chargé des Affaires sociales, il y restera jusqu’en novembre 1941. Il y écrit des éditoriaux très alambiqués, bien au-dessus de la compréhension des jeunes ouvriers auxquels il est censé s’adresser. Il y est beaucoup question, aussi, de Wallonie et de conscience wallonne. Une Union des travailleurs manuels et intellectuels va remplacer les syndicats, et sera assez tôt noyautée par les collaborateurs. Hubermont, lui, deviendra secrétaire général de la Communauté culturelle wallonne, mais sa revue, tirée à 2000 exemplaires, ne comptera que cinquante abonnés. La revue s’en prenait, comme les autres feuilles soumises à l’occupant, aux juifs, aux ploutocrates, aux bolcheviks. Il refait, dans cette perspective, l’histoire du socialisme, envisage un avenir radieux… et ne se prive pas de citer Pétain et Céline. Et bientôt, il deviendra directeur politique de la Légia, qui reprend les installations du journal La Meuse, en novembre 1941.
Les auteurs mettent en perspective les attitudes prises par cinq Borains : Emmanuel Laurent, qui va diriger La Région, et s’en prend lui aussi aux Juifs et aux Alliés ; François Gallez qui, à la demande de Henri De Man, reprend Le Travail, de Verviers, dans la même perspective ; Constant Malva, romancier et journaliste, qui sera lui aussi condamné en 1944, et gracié en 1952. D’autre part, Hyacinthe Harmegnies et Roger Toubeau, qui, tous deux, ont refusé de s’engager de façon active dans la collaboration.
En décembre 1942, Hubermont épousera une artiste peintre de Dour. Elle sera victime d’un grave accident de vélo, et fera un long séjour en clinique. Mais le vent va tourner, et il se réfugiera, dès juillet 1943, à Huombois, non loin d’Étalle. Transféré à Liège, il fera l’objet d’un examen mental approfondi. Après la Libération, il sera arrêté, le 22 septembre 1944. Il sera décrit comme un grand nerveux ayant commis diverses fugues et subi différentes dépressions, atteint du délire de l’obsession, et sujet à des tentatives de suicide. Trois peines de mort seront prononcées contre les principaux dirigeants de la Légia. Compte tenu de l’examen psychiatrique, Hubermont sera condamné à la détention perpétuelle, à la confiscation des sommes gagnées à la Légia, et à cinq millions de francs de dommages et intérêts au profit de l’État.
Il composera en prison deux récits restés inédits, d’un style très différent de ses écrits précédents, marqués à la fois par un fantastique assez naïf, et la satire du régime qui l’a condamné. Il s’agit de La fée des eaux et d’Incarcère-t-on Oneiros, qui sont repris ici en fin de volume.
II sera libéré en 1950, et se retirera à Ostende. En 1986, il recevra Léon Fourmanoit dans son logement de Jette, et lui déclarera : « Je n’ai jamais toléré qu’on touche à ma liberté de conception des choses, parce que je ne suis ni chrétien, ni communiste. Je me considère comme un témoin. » Il est encore persuadé qu’il pourra être réhabilité. Il mourra le 18 septembre 1989.
Conclusion : Hubermont face à l’histoire. Les trois auteurs, bien sûr, ne peuvent absoudre Hubermont. Mais était-il opportun de rayer son nom de la liste des lauréats du prix du Hainaut, comme on l’a fait ? Et qu’en est-il de tous les titres déposés à la SABAM, qui semblent avoir disparu ?
Ils notent, fort justement, que le même homme qui en 1935 honnissait les persécuteurs des Juifs, parlera en 1942 de justes mesures de défense. Il ne nous appartient pas de juger une nouvelle fois Pierre Hubermont. Mais quelques points nous paraissent évidents : la faiblesse psychologique due à une enfance bouleversée, surtout, par la folie de la mère ; un sentiment profond de l’injustice sociale, mais trop ancré sur son propre cas, et l’incapacité de juger sereinement des situations extrêmement complexes dans lesquelles il s’est trouvé plongé avec la société de son temps. Nombreuses furent les défaillances… et il manquait à Pierre Hubermont la force morale qui lui aurait permis de surmonter les épreuves. On peut parfois parler des « ruses de la raison », de ces raisonnements captieux que nous nous formons presque inconsciemment, et qui excusent notre conduite, et s’emploient à justifier l’abandon de nos convictions. Ni tout blanc, ni tout noir, bien sûr. Perdu dans sa grisaille, et appelant la pitié, plutôt que la haine. En tout cas, un livre extrêmement bien documenté, très juste dans son ton, dans ses convictions, avec des analyses extrêmement fouillées, qui replacent Hubermont au rang qui devrait être le sien. On ne peut qu’en féliciter chaleureusement les trois auteurs.

Joseph Bodson, Reflets Wallonie-Bruxelles.









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